L’ART ET LES INTERMITTENCES DES SENS

PIERRE MÉRITE

Quelques thèmes inévitables liés à la vie elle-même traversent aujourd'hui encore nombre de propos sur l'art contemporain : le quotidien, le banal, le corps, l'identité, l'autre, la mutation, le social, le politique, le tout, le rien. Toutes ces préoccupations n'auraient pas lieu d'être sans le vecteur incontournable attachant chaque individu à l'espace ambiant, à savoir, la sensibilité à ce même espace. Pour l'espace de l'art, généré par des œuvres produisant alternativement relations ou sensations, il nous semble opportun d'aborder l'essai d'une considération du regard comme un sens qui relève de l'ordre du toucher, et plus largement de donner aux sens la fonction d'organes en contact avec les œuvres pour une détermination plus active qu'une approche linaire et contemplative. Bien entendu les thèmes énoncés, et d'autres encore (l'érotisme, la fiction, le réel, le virtuel) ne sont pas à écarter en tant que tel. La question identitaire dans l'art par exemple, est évidemment considérable. Mais elle n'est pas posée pour être résolue comme un problème auquel répond une solution. Elle l'est pour être vécue parce qu'il y a autant de perspectives de recherche qu'il y aura de façons d'appréhender la force interne d'une œuvre.

Par ailleurs, le terrain se prête facilement à toutes sortes d'élucubrations sous couvert de poncifs humanistes épouvantables qui ne laissent personne indifférent. Ainsi certains artistes alimentent leurs actions en détournant plus ou moins subtilement les préoccupations immédiates les plus fondamentales : Matthieu Laurette par exemple, nous propose d'ingérer n'importe quel nouveau produit alimentaire puisqu'il est remboursé; en fait de détourner un système de consommation, il propose de bien vouloir prendre les miettes que ledit système donne au prix d'une gymnastique plus stupide encore que la philatélie. Lucie Orta sort de ses kits de survie et fait de la confiture de fruits récupérés pour adoucir la soupe populaire devant l'église saint Eustache. Un autre, Kristoff Wodiczko, exhibe notamment ses homeless vehicle : des machines à habiter en forme de cercueils équipés sur roulette matérialisant un désastre qu'on ne devrait pas connaître mais qui, malheureusement, est déjà bien daté. Certains artistes donc, affirment différentes propositions et apprennent à construire le discours prêt-à-écrire qui va servir de soupe aux entrepreneurs médiatiques en quête du "coefficient d'art ". Celui-ci, pour peu qu'il se laisse discerner, occupe en partie les espaces à explorer regroupant une multitude de dispositions à mettre en œuvre : les sens en tant qu'outils de perception, de réception, de réaction, d'enfermement dans une symbiose nourrie par la concentration, la méditation, la pénétration, la réanimation de tout l'être ensuite pour une débâcle vers ce que l'œuvre me dit, ce que l'œuvre me fait, ce que l'œuvre suscite en moi, pour moi, de quelle façon elle laisse percevoir et traduit la tension qui l'habite. L'approche sensible de l'œuvre s'effectue alors comme par frottement, comme pour ce qui produit la flamme entre le souffre de l'allumette et le grattoir de la boite, ce qui jaillit, ce qui chauffe, ce qui éclaire, ce qui prend forme, s'anime, vit puis s'enfouit pour rester ou disparaître.
Quelques passages de l'analyse que Gilles Deleuze a développé autour de la peinture de Francis Bacon(1), en considération des sensations qu'elle peut produire, serviront nos tentatives d'introduction dans l'art par le senti. Et s'il est pour nous évident que l'élément pictural ne pourra qu'être présent, la solidité de ses répercussions sensibles et surtout les œuvres contemporaines aux antipodes des couleurs sur une toile, à force de les voir et de les cotoyer, se raccordent assez naturellement avec la force plus générale des sensations dans les situations d'art mis en scène ou à travers des objets soumis à l'exposition.

SYNESTHESIE