AMM: Les odeurs jouent-elles un rôle sur notre comportement? Ont-elles
le pouvoir de nous rendre triste, ou gai, ou d'évoquer des pensées sensuelles, sexuelles?
PML: On a tendance à le penser, c'est complètement à relativiser. En fait la particularité
des odeurs est qu'elles ne sont associées à aucun vocabulaire, la seule chose qu'on sait en dire c'est «
ça sent bon, ça me plaît, ça me déplaît... » Des impressions de la gamme
attraction/aversion ou éventuellement de l'ordre des réminiscences. Qualitativement, les odeurs ont un pouvoir strictement
évocateur. Elles font le même effet qu'une photographie. Si vous me présentez une photographie de votre
fille, à part de dire que je le trouve jolie ou laide, je ne vois pas ce que je pourrai ajouter. Par contre, si je la
connais ça va m'émouvoir car j'aurai quelque chose à partager avec elle.
Comment peut-on alors expliquer l'effet sensoriel que produit sur nous une odeur?
L'effet produit par une odeur, c'est un appel à notre mémoire. L'évocation est personnelle et
privée, c'est à dire que la même odeur ne rappellera pas la même chose à deux personnes
différentes. Si un parfumeur-compositeur a équilibré un mélange de produits pour créer
une odeur de rose et qu'il le présente à d'autres personnes, les réactions seront différentes,
certains trouveront que ça sent bien la rose, d'autres trouveront que ça évoque plutôt la fleur
d'oranger ou le lilas!
Comparer avec un autre la perception qu'on a d'une odeur c'est comme comparer une couleur avec un daltonien : ça ne
colle pas. On s'en aperçoit quand on fait des analogies. Si vous me demandez ce qu'il y a de commun entre la robe rouge
d'une dame et sa peau rose, je dirais que ce qui est commun c'est le fond de couleur rouge. Si vous demandez la même
chose à un daltonien, il va dire qu'il voit plus d'analogie entre le gris du mur et la robe qu'entre la robe et la
peau.
De plus la perception des odeurs dépend beaucoup des caractéristiques physiologiques de chacun : nos
récepteurs olfactifs qui génèrent la perception d'odeur sont codés génétiquement. On a des
centaines de récepteurs pour les odeurs : des protéines dans les cellules olfactives du nez qui détectent
la présence de molécules dans l'air, et ce sont ces petits récepteurs qui sont codés génétiquement. De la même façon les odeurs que nous émettons sont strictement personnelles et conditionnées par le génome comme nos récepteurs olfactifs. De même que nous avons des empreintes digitales uniques, un timbre de voix unique, nous avons chacun notre odeur. Nous émettons toutes sortes de molécules olfactives mais dans des proportions qui caractérisent chacun d'entre nous.
Y a-t-il pour l'humain des odeurs qui seraient pré-programmées comme bonnes ou mauvaises?
Non, à la différence des animaux, cela a été démontré. On a pourtant beaucoup cherché et on a pu montrer que les odeurs prennent leur caractère bon ou mauvais de l'éducation. On pourait penser par exemple que l'odeur fécale serait pour tout le monde mauvaise. C'est faux. Elle serait plutôt attractive mais l'éducation la rend répulsive chez 100% des gens.
Tout ce qu'on a trouvé dans le domaine gustatif, c'est que nous aimons tous à la naissance le goût sucré. Mais on est en train de faire des études qui montrent que cela pourrait être appris in utero, parce que le système olfactif et gustatif fonctionne très bien y compris avec une mémorisation chez le foetus au cours du troisième trimestre, il se peut que le goût sucré soit appris in utero.
Nous sommes donc différents des animaux?
En effet, chez beaucoup d'animaux il y a une préprogrammation attractif/répulsif. Et il y a même des
phéronomes, signaux olfactifs particulièrement connectés à un comportement social, parental,
ou sexuel. Alors qu'on n'a jamais pu le démontrer chez l'homme en dépit de ce que prétendent certains
charlatans qui manipulent les gens en leur vendant des « filtres » comme au Moyen-Age. Ainsi, chez les hamsters,
les femelles sont réceptives sexuellement un jour sur quatre et quand elles ne sont pas réceptives, elles sont
extrêmement agressives, prinicpalement envers les testicules des mâles qu'elles tentent de castrer. Comme les mâles ne peuvent
pas connaître le bon jour sans sentir, ils doivent prendre des risques. Ils vont donc précautionneusement sentir le
derrière de la femelle pour savoir si elle est dans ce bon jour ou si il faut la fuir. Il y a pour tous les animaux
des histoires similaires d'odeur et de comportement.
Est-ce parce que les animaux sont plus simples que nous?
Non c'est parce que l'homme est un primate diurne et que tout ce qui est programmé génétiquement chez
nous l'est dans le domaine visuel ou auditif.
Ce que nous avons trouvé comme marque programmée génétiquement c'est par exemple que, les brebis
ont peur du loup, c'est génétique! J'en ai fait l'expérience grâce à une étude avec l'INRA en testant une anosmie.
On avait entendu dire par des bergers que le moyen infaillible pour tester si l'anosmie était réussie était de diluer
l'excrément de chien environ
2.000 fois dans l'eau donnée aux brebis. L'humain ne sent rien de particulier, l'eau a l'air propre visuellement. Mais en mettant cette
dilution sous la nourriture habituelle des brebis elles s'écartaient dès
qu'elles avaient mis le nez au-dessus du seau. Parce que, le chien étant un loup, la crotte du chien contient l'odeur du loup.
Et les brebis sont programmées génétiquement pour fuir le loup, même si elles n'ont jamais
rencontré ni chien, ni loup. Il y a donc des cas génétiquement programmés mais c'est ponctuel.
Généralement l'explication qu'on propose, explication néo-darwinienne de base, c'est de dire que ceux qui
avaient cet avantage ont mieux survécu et se reproduisant davantage ont transmis ce caractère.
Pour en revenir à l'homme comment se fait la communication autour d'une odeur?
Les images sensorielles d'odeurs qui sont construites dans notre cerveau ne sont pas des « images-imaginaires » mais des représentations matérielles de l'odeur qui se font quelque part dans le réseau olfactif et qui vont être traitées ensuite par le cerveau comme une reconnaissance de forme. Chacun de nous a pour la même odeur des images différentes de son voisin mais invariantes pour soi-même.
Comment arrive-t-on alors à se mettre d'accord sur la qualification d'une odeur?
On peut communiquer avec des mots sur la seule chose qu'on peut partager avec les autres à ce sujet : le plaisir. Le plaisir est exactement le même pour tout le monde, il est non équivoque. Si je jouis et inversement, il n'y a pas de problème. C'est une grandeur universelle partagée par tous. Donc dire « ça me plait ou ça ne me plait pas » ça marche toujours. Mais dire : « ça sent telle chose », c'est un témoignage. Moi je reconnais dans le message sensoriel que je reçois le signe d'un objet et dans ma mémoire j'ai déjà associé les deux. L'autre personne poura me croire, l'évocation sera claire pour elle. Il y a un pseudo discours qui s'organise mais en réalité il est toujours indirect par rapport à la source. Je ne peux pas discourir sur l'équivalent olfactif de la couleur rose. Le rose peut s'appliquer à beaucoup de choses, au coucher de soleil comme à une fleur. Le rose c'est la propriété d'un certain nombre de choses.
Il y a un problème de l'absence de vocabulaire pour évoquer l'aspect qualitatif des odeurs. On dit souvent que l'homme est « microsmatique », c'est-à-dire qu'il a un petit sens de l'olfaction. Ce n'est pas vrai, notre capacité olfactive est très développée mais nous sommes des analphabètes de l'olfaction. Et comme on n'a pas l'habitude d'en parler, on le fait de manière extrêmement pauvre et par conséquent on n'y prête même pas attention.
C'est peut-être parce que notre civilisation privilégie peu l'olfaction?
Effectivement, nous ne sommes pas comme les Pygmées, peuple chasseur vivant dans une forêt très dense où la distance de visibilité est à peu près de 2 mètres. Ils ont donc l'habitude de se servir de leur nez pour trouver les animaux qu'ils recherchent. Mais nous pourrions aussi apprendre à faire pareil. Ce n'est pas qu'ils sont particulièrement doués, n'importe qui vivant pendant deux ans avec eux saurait faire comme eux. Notre éducation occidentale met aussi des barrières à l'utilisation de notre odorat. Ainsi quand on est enfant on reconnaît très facilement l'odeur des gens de la maison, particulièrement quand on va aux cabinets : on sait qui est passé avant. Même si ça ne sent pas des odeurs franchement désagréables, justes des traces. Puis vers la puberté on ne le sent plus. C'est parce que notre éducation, encore fortement judéo-chrétienne, puritaine, rend le sexe extrêmement tabou. Quand on devient soi-même sexué, à la puberté, on rejette comme une sorte de viol ce contact beaucoup trop intime avec le corps des autres. Rideau. On ne sent plus.
Le pouvoir des odeurs c'est d'amener les autres à dévoiler leur intimité?
C'est pour cela que le parfum est utilisé comme une parure. C'est une parure qui s'ajoute à la parure visuelle mais qui a l'avantage d'occuper beaucoup plus d'espace et de temps. On vous sent de loin et on vous sent après. Vous imposez votre présence même lorsque vous n'êtes plus là. Et, de tous les artifices de la séduction, il n'y a que le parfum qui permette de faire cela, de solliciter les sens d'une personne avec une image de soi alors qu'on n'est plus là.
Pour en arriver à ce qu'on appelle les nouvelles technologies, quels progrès a pu faire la recherche grâce aux capacités de calcul, aux bases de données, à l'imagerie scientifique?
La recherche va de plus en plus vite et il n'y a pas de commune mesure entre l'efficacité d'aujourd'hui et celle qu'on avait il y a 10 ans. A chaque période de 10 ans on est devenu au moins deux ou trois fois plus efficace qu'à la période précédente. L'imagerie cérébrale n'est permise que grâce à une machine vraiment puissante de collecte d'informations, de bases de données, de traitement, de classification, de traitement d'images, des choses qui sont très gourmandes en matière de puissance informatique.
Et cette nouvelle cartographie du cerveau, qu'a-t-elle permis de découvrir?
On pouvait s'y attendre mais on a eu une merveilleuse surprise. Ce qui arrive, c'est que le cerveau, examiné avec les
outils dont on dispose maintenant, n'est pas si complexe que cela, mais qu'il est extraordinairement plastique,
auto-adaptatif, changeant, beaucoup plus quadri-dimensionnel.
En fait le cerveau est une
machine qui travaille dans l'espace-temps et on ne pouvait comprendre ce qu'il fait en ayant seulement des instantanés
tri-dimensionnels. Il
fallait avoir la succession
cinématographique d'images tridimensionnelle dont nous disposons depuis peu.
Et grâce à cela on s'aperçoit que toutes les localisations que nous croyions connaître sont entièrement remises en cause.
Par exemple, si je vous parle en vous regardant j'aurai des traces de ce que je vois dans mon cortex occipital et des traces de ce que j'entends, si vous parlez, dans mon cortex auditif. La distance entre les deux est assez importante. Au moment où je vous regarde et seulement là il y a des signaux auditifs dans mon cortex visuel, et des signaux visuels dans mon cortex auditif.
Momentanément, en une seconde, des autoroutes de communication extrêmement puissantes se créent,de là à là, qui mettent en commun l'information. Mais si je regarde quelqu'un d'autre en vous écoutant, d'une seconde à l'autre la configuration du cerveau change et chez une personne en bonne santé, sans troubles psychiatriques, il y aura une unité instantanée de fonctionnement du cerveau qui va être remplacée par une autre unité l'instant suivant dans laquelle on ne pourra plus déceler de zone tellement privilégiée. C'est une organisation qui se fait, se défait, se refait. Cela ne contredit pas les locations que l'on avait trouvées mais cela les dépasse complètement et les rend inintéressantes.
Et toute la dimension sensorielle de la connaissance reste donc toujours très importante?
En ce qui concerne la connaissance vraiment consciente - ce que je serais capable d'enseigner à quelqu'un -, ce qui est représenté dans ma tête ce ne sont pas mes sens, ce sont des objets. Tous les fonctionnements sont toujours multi-sensoriels. Si nous sommes privés d'un canal sensoriel, ceux qui restent fonctionnels vont diffuser sur les autres pour essayer de le suppléer. Si vous essayez de rendre la vue à un aveugle, il dira qu'il préfère rester comme il est. Une personne qui s'est adaptée sait se servir de ce qu'elle a et étant bien en phase avec elle-même ne voudra pas changer. La dimension unisensorielle d'un objet est un peu un artifice du discours qui ne correspond pas à la réalité vécue. Le tout domine la partie, notre cerveau est fortement marqué par cet aspect-là. Il est beaucoup plus un ensemble fonctionnel qu'une réunion de ses parties. Et s'il n'est qu'une réunion de ses parties, cela n'existe que dans la schizophrénie.
Sait-on comment agissent ces perceptions sensorielles sur l'intelligence que nous avons du monde dans lequel nous vivons?
On pressent depuis un siècle que la partie consciente du fonctionnement cérébral serait orientée vers l'action. Mais nous n'avons pas vraiment creusé en profondeur cette intuition. Tout un tas d'informations entrent dans le cerveau par les entrées qu'on a, y compris par la mémoire, on fabrique un ensemble avec tout cela et on en déduirait un comportement. Et c'est le passage, que nous appellons nous « l'intégration » de l'ensemble des informations traitées vers le comportement qui forme le passage conscient. Imaginez que ça monte d'un côté, que ça redescend de l'autre et que là il y a une petite surface consciente. C'est un moment, le moment où le futur est en train de devenir du passé.
Nous serions donc des êtres constamment stimulés?
Non, nous ne sommes pas que cela. Nous sommes des êtres agissants, pas uniquement percevants. Et notre action est un pari permanent, à la recherche du maximum de plaisir.
C'est donc le plaisir qui nous dirige?
C'est de la neurophysiologie, pas de la philosophie. Le plaisir est une fonction physiologique. Nous avons une partie du cerveau qui génère du plaisir, on peut le provoquer rien qu'en le stimulant électriquement, avec des entrées, des sorties, des neurotransmetteurs, tout un arsenal de systèmes qui font que quoi qu'il nous arrive cela peut s'associer à du plaisir. Notre comportement consiste à juger la situation et à décider parmi la centaine de choses que l'on pourrait faire celle qui a soit le plus d'avantages, soit le moins d'inconvénients. Et ça, ce n'est jamais faux. Les philosophes doivent faire avec. Ceci dit le plaisir peut être plus ou moins falsifié par différentes religions, directives, etc., mais c'est toujours comme cela qu'on fonctionne. Que l'on soit dans un camp de concentration, ou sur une plage, c'est la même chose
Est-ce qu'on a inventé des orthèses de l'olfaction?
Non, mais on n'en a pas vraiment besoin puisque l'usage essentiel que fait l'homme de l'olfaction, c'est
l'alimentation. Il faut savoir que notre nez est branché de façon 10 fois plus efficace sur la bouche que sur le monde extérieur. L'emplacement de notre organe olfactif se situe très en arrière dans les fosses nasales, sans aucun obstacle, communiquant par un orifice d'environ 20 mm de diamètre avec la gorge, donc avec la cavité buccale. Alors qu'à l'avant nous avons de gros cornets qui forment plusieurs barrières successives, et si on ne flaire pas, autrement dit si on respire normalement, plus de 90% de l'air entré par les narines ne touche pas du tout l'organe olfactif. Pour le toucher, il faut flairer.
Quand nous mangeons normalement, ou quand nous fumons, nous sentons l'odeur à 100%. La concentration de molécules odorantes qui est dans la bouche, est la même que celle qui se voit l'organe olfactif. Alors que nous ne captons que 10% de celle qui est dans la pièce sauf si nous faisons exprès de flairer.
Il existe pourtant ce dispositif qu'on appelle le « nez artificiel »...
Les industriels, les ingénieurs en général se servent du nez artificiel
pour contrôler les émissions volatiles, l'atmosphère d'un environnement où il y a diverses pollutions, ou bien la qualité d'une fabrication alimentaire (bière, fromage, ...). Il est utilisé assez couramment, en fait, mais dans quelques cas ponctuels parce que l'appareil est muni de capteurs qui sont encore imparfaits. Son principe de fonctionnement est exactement le même pour les odeurs que celui du colorimètre pour les couleurs. Mais les capteurs sont moins proches de nos propres récepteurs que ne le sont les capteurs du colorimètre. D'où il résulte qu'il ne capte qu'une partie du message de notre nez, il est plus sensible à certaines molécules qu'à d'autres.
L'application qui marche le mieux actuellement est celle de Lili Cafe, un fabriquant, concurrent de Nescafé qui trie son café vert avec. Parce que dans le café vert en vrac on trouve de temps en temps une fève pourrie, et si on la laisse passer dans le système qui grille le café, les centaines de kilos de produits finis sont bons pour la poubelle, ils sont pollués irrémédiablement. Auparavant tous les sacs de café vert étaient vidé sur un tapis roulant et des femmes étaient payées pour enlever les fèves pourries, et forcément elles en loupaient. Depuis qu'ils utilisent le nez artificiel, l'appareil les détecte à tous les coups.
Cette année un développement nouveau est en train d'émerger, qui n'a pas encore donné beaucoup de résultat car la proposition date du début 1998. Il s'agit d'un nouveau procédé qui copie de la même façon le fonctionnement du nez humain mais à partir d'une modification d'un spectromètre de masse. Et là on arrive à des sensibilités 1000 fois meilleures. Donc on s'attend à tourner une page, et à aller beaucoup plus loin.
