Entre 1910 et 1920, l'idéal avant-gardiste de la synthèse des arts dissimulait -sauf pour les futuristes italiens- l'utopie de l'Homme Nouveau. En 1918, après l'échec de la Révolution Spartakiste, les dadaïstes allemands rêvaient -non sans ironie- de Tatlin et du productivisme russe, au service du peuple. Tout en imitant Rodchenko, Raoul Hausmann prônait l'abandon de l'étiquette "artiste" pour celle d' "ingénieur" et disait pratiquer le collage en bleu de travail -ce qui ne l'empêchait pas de puiser l'inspiration dans les revues publicitaires américaines ! En s'attaquant à la fois aux sons, au collage et décollage d'affiches, à la poésie et à la politique... l'énergie de dada était débordante, vivifiante, créatrice d'une foultitude de sens, sans souci des contradictions. A l'opposé, au début des années 90, le célèbre duo New-Yorkais Aziz + Cucher met en scène une réalité truquée électroniquement dont l'humain et la sensorialité semblent exclus. Après leur série satirique Faith, Honor and Beauty qui choqua par la présentation d' Américains nus asexués (les poils de sexe, sexes et mamelons étaient "gommés" électroniquement), Aziz + Cucher supprimèrent les yeux, oreilles nez et bouche de leurs modèles. Par défaut, les visages lisses de Dystopia montrent l'envers des rêves de fusion sensorielle : le trouble, le manque, le développement anormal (c'est à dire la définition médicale de la synesthésie). On aurait tort pourtant d'y voir l'illustration des théories alarmistes d'un Baudrillard ou d'un Paul Virilio. Aux antipodes de ces critiques, les deux Américains entendent créer un "surréalisme technologique" dans la lignée de René Magritte.

Sur un mode ludique et sur le principe la comparaison (le cri de l'homme renvoie au silence de la femme, les langages s'opposent à la pharmacie et l'argent à l'électronique), voici venir l'homme selon Raoul Hausmann et la femme selon Aziz + Cucher !
Ne quittez pas cette page sans avoir organisé leur rencontre dans un hypercollage et découvert le petit précis de sensorialité excentrique !

Carole Boulbès.