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D'un Gesamtkunstwerk à son contraire Né avec la modernité sous l'espèce de l'" art machine " de Tatline, aux prises depuis son origine avec la question du " modèle ", qu'il adopte ou refuse diversement (9), l'art technologique se situe au croisement de multiples traditions de l'art. Du classicisme, il conserve la dilection des images, du spectacle, de la virtuosité. De la modernité, il hérite le goût du matériel et de la prospective, le désir d'infuser de l'inouï dans l'ordre établi des références plastiques. De la postmodernité, enfin, il exploite volontiers le sens du jeu, l'extrême ouverture des propositions, le penchant au recyclage. Que l'" art machine " tardif (celui de notre fin de siècle) doive au Gesamtkunstwerk, le fait n'a rien de contestable. Sans doute l'art technologique n'est-il pas une forme d'expression dont la définition continue d'enfanter polémiques et débats inusables (10). Comment nier qu'il n'y ait aujourd'hui, pour autant, soudant les définitions, une " esthétique technique " dont s'avèrent éclatantes les prouesses en termes de fusion sensorielle ? Quiconque aura loisir de le vérifier en fréquentant les mises en scène interactives d'un Gilardi ou d'un Shaw, en se confrontant aux expériences communicationnelles d'un Muntadas (le célèbre File Room) ou aux soirées techno laser orchestrées par ces artistes d'un genre neuf, esthéticiens de l'animation, que représentent les DJ : rien au demeurant n'y manque, pas plus les sens captifs que le corps transporté, quel que soit par ailleurs le degré d'intérêt des oeuvres offertes (11). Une idéologie globalisante Cet " art machine ", par surcroît, se déploie dans un univers culturel spécifique - le " techno-gardisme ", la " culture techno ", le " technoïde " - fourbissant bien, à l'instar du Gesamtkunstwerk originel, une idéologie globalisante, cette culture de l'adhérence plénière sans quoi le principe de l'" art total " reste une figure de style dénuée d'incarnation. La création d'essence technologique, pour s'ériger au rang de formule " totale ", doit faire plus que simplement émaner de l'ordinateur, de la palette graphique électronique, du sampling et de la circulation d'énoncés textuels ou signalétiques émis sur les réseaux télématiques. Egale valeur entre maîtrise de l'outil et forme produite D'un même tenant, il y revient encore de faire valoir diverses règles majeures d'obédience, un catéchisme venant à la fois qualifier dans le sens du dogme l'idéologie techniciste et la rendre à son tour incomparable : l'éminence de l'outil, par exemple, dont on fera ici un objet sacralisable (les fils électriques maintenus visibles chez Nam June Paik); son maniement en expert, aussi bien, qui signe la compétence de l'utilisateur et assoit le principe de l'égale valeur entre maîtrise de l'outil et forme produite (l'artiste comme producteur de logiciels autant que d'" oeuvres " à proprement parler); la supériorité esthétique de la création " machinée " au nom de l'utilisation qu'elle fait des outils techniques de son temps; une conception linéaire de l'histoire de l'art, encore, surtout, histoire devant être comprise comme la succession irréversible d'épisodes techniques profitant au dernier outil rendu disponible. ZKM, musée à la gloire de "l'art machine" D'ordre pyramidal et hiérarchique, la distribution verticale des espaces d'exposition que le ZKM (Zentrum für Kunst und Medientechnologie) a ouvert à Karlsruhe en 1997 prendra sur ce dernier point valeur d'aveu. Se présentant comme celui, unique, du " Nouvel art ", ce musée à la gloire de l'" art machine " le plus avancé réserve ses espaces inférieurs aux formes traditionnelles de l'art moderne, de la peinture à la vidéo, tandis que l'espace supérieur, comme un Olympe, concentre de manière divise et ségrégative les oeuvres émanant de la création technologique contemporaine. Le système se délite Intégré dans la logique du " chef d'oeuvre d'art total ", l'art technologique l'est donc de combiner en lui tant ses prouesses esthétiques (elles sont à la fois indéniables, stupéfiantes et en croissance) qu'une idéologie unitaire par l'esprit, d'ordre dévotionnel. Or, que s'effondre le régime de croyance et le système entier se délite. L'art technologique est comme la foi, il requiert a minima de son servant qu'il croit au ciel. Les faits, pour autant, montrent que la dévotion qu'il secrète trouve pourtant quelquefois ses limites, d'ordre éthique ou pratique. S'affirmera de la sorte, traditionnel plus qu'immédiat, le classique a priori négatif exercé de longue date contre ce qui naît de l'univers machinique, décrété aliénant et déshumanisant. S'ajoute à celui-ci, joyeuse mais corrosive, la culture antidogmatique qu'impose avec la fin du XXe siècle la postmodernité évoquée à l'instant. Si la modernité, amante des mécanismes en tous genres, n'avait guère mesuré à la technique son affection (à l'exception, non négligeable il est vrai, de quelques fortes croisades dissidentes, au premier chef celle que mena Heidegger), la postmodernité déploiera en revanche à l'encontre de l'" art machine " un indéniable assaut de doute, voire le désamour. Loin d'adhérer, un pan de la création " technologique " exploite alors jusqu'à son point de rupture (l'autodestruction) le pacte de désacralisation que scelle le moment postmoderne, l'affirmation en particulier qu'aucune forme ne vaut absolument, fût-elle parée des splendeurs et la puissance d'attraction des formules dernier cri. Bien des pratiques postmodernes d'art technologique, de la sorte, se caractériseront par des formules de négation, dans une perspective qui doit à Tinguely mais cette fois sans nulle intention poétique. En font état, unifiées par destination quoique différentes par la morphologie, tant la Sculpture cybernétique nulle de Jacques Lizène que les expérimentations invraisemblables de Steven Pippin, tant les mécaniques dérisoires de Jon Kessler que celles d'un Frédéric Lecomte, artiste dont les oeuvres utilisent les possibilités offertes par la technologie hors de toute dévotion, d'abord et simplement parce que c'est d'aujourd'hui (12). Autant de formes de l'art technologique (parmi bien d'autres, qu'on ne saurait énumérer in extenso) dévitalisant l'univers de la technique artistiquement sacralisée, ne quêtant surtout aucune " totalité ". Autant de formes, aussi bien, renvoyant le balancier en sens inverse, attestant que si l'art technologique contribue à l'histoire du Gesamtkunstwerk, il n'est pas non plus sans en ébranler l'aura symbolique. Une figure de style bientôt dépassée ? Ce que révèle cette appétence au doute, à l'ironie, à toutes les désacralisations n'est certes pas le seul apanage de l'art technologique. Le mouvement général de l'art, on le sait, est à ce jour entré dans l'âge de l'" expansion " et du " brouillage ", triomphe de la contamination des esthétiques et du mélange des genres. Nulle surprise, en un tel environnement, à ce que toute forme se prétendant " totale " ne pèche aussitôt par orgueil, et ne se révèle peu ou prou déclassée. L'ambiguïté que consacre l'évolution de l'art technologique dans son rapport à un pur Gesamtkunstwerk contemporain, à cet égard, est donc dans l'ordre des choses. Une telle évolution est-elle irréversible ou non ? De manière subsidiaire mais non seconde, reste toutefois à se demander si une telle évolution est en revanche irréversible ou non, - si, en particulier, l'art technologique ne contient pas en lui-même sa propre faillite programmée. L'avenir seul, en la matière, en décidera, même s'il n'est pas si sûr que la sophistication des matériels, en croissance continue, aura pour corollaire une continuité d'expression pure doublée d'un inébranlable maintien de la foi. En tel cas, et si l'art technologique venait à faiblir à titre de Gesamtkunstwerk, resterait alors à le considérer dans son moment historique de même que l'on considère aujourd'hui la Tétralogie, non sans nostalgie ni remords : une indépassable, quoique pourtant dépassée, figure de style. 9 - Nouvelles technologies, un art sans modèle ?, art press, hors série numéro 12, 1991, coordination : Norbert Hillaire. 10 - La photographie relève-t-elle ou non de l'art " technologique " ? L'" esthétique de la communication ", qui a recours à l'Internet : nature foncièrement technique de ce type d'expression ou forme actualisée des procédures déjà anciennes d'art interactif ? Et ainsi de suite... Sur cette question de la définition, Paul Ardenne, Art, l'âge contemporain - Une histoire des arts plastiques à la fin du XXe siècle, Paris, éditions du Regard, 1997, notamment deuxième partie, chapitre III, " Vers la consécration de l'art machine ", p. 241 - 278. 11 - Qui en doute aura soin de se remémorer une récente Biennale d'art de Lyon, consacrée de plus ou moins près au centenaire du cinéma (1995), une manifestation où la technologie d'art se sera surtout donnée en spectacle de manière aussi criarde sur le plan des effets que minuscule sur le plan de leur valeur (où l'on constatait de façon flagrante, au grand dam des organisateurs, combien les artistes sont souvent très en retard sur les militaires ou les concepteurs d'images de simulation et de jeux vidéos). 12 - Voir Paul Ardenne, Frédéric Lecomte - Un quart d'heure tout juste avant Brazil et la catastrophe de l'être, catalogue Frédéric Lecomte, Deauville, " Courant d'art ", 1998. | |