S'ancrer dans le moderne
Tel que Wagner le conçoit (son faible pour l'écrit théorique est connu
1), le Gesamtkunstwerk survient en premier lieu comme une nécessité historique. Nécessité de l'ordre de l'ajustement, en la circonstance, où la création a le désir de rattraper son siècle, de couler dans le mouvement des choses une forme poétique qui lui soit consonante. Fi des légèretés du baroque finissant, des subtilités du dernier Beethoven. La musique, enfin, doit s'ancrer dans le " moderne ", secréter entrechocs, multiple et répétition, ces expressions brutales de la nouvelle société industrielle. La réévaluation du drame musical que médite autour de 1850 le futur maître de Bayreuth, si elle ne contient pas encore stricto sensu le principe du Gesamtkunstwerk, pose du moins les bases de cette forme d' " art total " que concrétisera bientôt l'opéra wagnérien, genre nouveau de mélange des esthétiques. Pour Wagner, en effet, rien n'est urgent comme la promotion d'une combinaison de formes d'expression agglomérant genres poétiques, jeux scéniques et effets visuels ou de décor, le tout portant à l'accomplissement de la sunaisthésis (" perception simultanée "). Une forme d'" art total ", justement, certes non sans lien avec certaines formes primitives d'expression esthétiques fusionnelles, le mystère chrétien notamment, mais dont le caractère distinctif, sans conteste " moderne ", lui vient de son autonomie : si la Passion du Christ est à tous, celle de Siegfried, au contraire, n'appartient qu'à l'Allemagne en passe de boucler les dernières scènes de son grand dessein nationaliste, chronologiquement comprise entre le Zollverein et les défaites militaires contre le futur Reich, autrichienne et française, de Sadowa puis de Sedan.

La notion de fusion
Irréductible à la notion trop étriquée de " genre ", le théâtre wagnérien est par antinomie celui d'une fusion à quoi tout vient contribuer et participer, musique mais aussi mise en scène, décors ainsi que costumes et atmosphère (on se rappellera que Wagner, le premier, commandera que la lumière soit éteinte durant la représentation de ses oeuvres). Cette fusion, la cimentent de manière tactique le sentiment mais également la topographie.
À cet égard, l'espace scénique que le musicien concevra à Bayreuth pour accueillir son théâtre lyrique, le Festspielhaus, fait figure non de simple contenant mais bien d'" église ", si l'on se rappelle que l'étymologie de ce dernier terme, corrélée au concept d'" assemblée " (l'ecclesia), dénomme un groupe assujetti à de mêmes lois, garant d'intérêts communs et pétri d'identiques ferveurs. Une fois parvenu à son apogée stylistique, l'art wagnérien est d'ailleurs à ce point " total " que la puissance publique elle-même plie bientôt devant lui, adhère, s'y fond. Sauf la fonction de théâtre, qu'il partage avec ces célèbres salles de spectacle, le Festspielhaus n'est pas exactement la Scala ou la Fenice. Lieu mythique comme ces derniers, assurément, - mais aussi temple versé à une foi monothéiste ne servant qu'une seule messe, où se répètent sans terme mêmes antiennes, mêmes extases et mêmes dévotions auto régénérées.


Espace freudien, espace de la création intime, espace de la révélation publique.
Un espace freudien par excellence, où le sacrificiel est inscrit au programme, où le spectateur est prié d'immoler son ego en entrant. Les pèlerins de Bayreuth en font tous l'expérience aussi terrifiante qu'érotique. La Villa Wahnfried d'un côté de la cité bavaroise, le Festspielhaus de l'autre, la surplombant depuis l'autre côté : l'itinéraire liant l'espace de la création intime (Wahnfried) et celui de sa révélation publique (Festspielhaus) est de toute façon wagnérien, on le parcourt dans la piété, chaque pas posé avec cérémonie dans ceux des grands de ce monde venus depuis un siècle glisser les leurs dans les traces vénérables du pieux Louis II de Bavière, premier thuriféraire en titre. Incongruité invraisemblable dès lors, inexcusable même, que l'attitude crypto-dadaïste (mais involontaire, hélas) d'un ministre de la Culture français - François Léotard, devenu la risée légitime des Wagnériens - ouvrant son séjour à Bayreuth par un vulgaire jogging dans le périmètre sacré 2...

Correspondance des arts.
Union totale entre poésie, musique et scénographie, topos majeur de la " correspondance " des arts (Étienne Souriau, après Baudelaire), le Gesamtkunstwerk relève donc de la création artistique autant que du culte. En substance, le principe démiurgique qui le fonde n'est pas loin d'y faire coïncider divinisation de l'artiste et fidélisation ritualisée des auditeurs. Comme l'écrit avec justesse Marcel Schneider, " tous les arts (jusqu'aux décors, costumes, jeux de lumière, mise en scène, pantomime) doivent concourir à l'illusion théâtrale. La scène est un endroit magique où tous les arts vivent en harmonie et produisent le sortilège. Le spectacle éveille en nous des énergies psychiques qui sommeillaient et il permet la communion effective. Tel est l'idéal du chef-d'oeuvre d'art total, le Gesamtkunstwerk " 3. Dans l'esprit du " cas Wagner " (Nietzsche), rompant de manière définitive avec l'opéra baroque et l'école romantique suspecte d'épanchements de circonstance, une telle offre ne saurait s'assimiler au divertissement. Y infusent au contraire des procédés de séduction tels que la captation plénière de l'attention, le don physique du spectateur à l'úuvre et l'hallucination, un désir d'attitude aussi : désir de s'assimiler, de s'identifier, d'être emporté dans le tourbillon d'une création avec laquelle on ne compose pas mais qu'il s'agit bien d'adopter tout entière par conversion 4.

La pureté; l'unicité du contenu et de l'idéologie.
C'est ici, au demeurant, que trouve son origine le mauvais sort fait par les nazis à la dramaturgie wagnérienne, quoique l'objet esthétique soit resté du vivant de son fondateur plus théorique et esthétique que politique. Lié à la réalité, le Gesamtkunstwerk s'y produit sous l'espèce d'un vecteur majeur de conditionnement et, compris comme tel, il ne va pas manquer de susciter rejets violents et anathèmes parfois définitifs. À ce propos, il convient bien de tenir pour invalide la distinction si souvent faite entre théorie wagnérienne de l'oeuvre d'art totale, décrétée pure, et, prétendu continent à part, l'antisémitisme ou la ferveur germanophile de l'individu Richard Wagner. L'essence du Gesamtkunstwerk tend à l'unité, sa structure se révélant aussi insécable que cette totalité que vise son dispositif esthétique. Pour que fonctionne à sa pleine mesure (la démesure, en la circonstance) le Gesamtkunstwerk wagnérien, la seule théâtralisation ne suffira pas. Il y faudra encore l'alliage du vivant sensible et d'une conception de la vie portée à un engagement vécu sur le mode de l'implication fidéiste : des convictions, une tension au prosélytisme et au militantisme, des haines aussi, le tout se destinant à la fois à la consommation abstraite du signe esthétique et à la tâche consistant à en fourbir l'incarnation. À ce registre, les débats récurrents qui secouent l'État d'Israël à propos de l'opportunité de jouer ou non Wagner à Jérusalem 5 ne sauraient relever d'un simple affrontement entre partisans passéistes de la mémoire, pour qui Wagner fut et reste le bras symbolique armé du nazisme, et jeunes gens désireux de tourner la page au nom du noble amour éthéré de la grande musique post-romantique. En la matière, le Gesamtkunstwerk wagnérien est à prendre tel quel, c'est-à-dire contenu et idéologie réunis. Il ne saurait sans contresens ou légèreté s'assimiler à une machinerie plus ou moins infernale génératrice d'une passion diversement vénéneuse ou d'une parfaite innocuité.



1 Art et révolution [Die Kunst und die Révolution], L'oeuvre d'art de l'avenir [Das Kunstwerk der Zukunft] Opéra et drame [Oper und Drama], Une communication à mes amis [Eine Mitteilung an meine Freunde] entre 1849 et 1851...
2 Les faits se passent en 1987, lors de la première " cohabitation " de l'ère mitterrandienne. La télévision retransmet alors les images satisfaites et quasi surréalistes d'un ministre de la Culture en short flanqué de ses gardes du corps, parcourant au petit trot les alentours boisés du Festspielhaus. Il faut imaginer la même scène dans la Mozarthaus de Salzbourg, un ministre de la culture s'y adonnant cette fois, par exemple, à la musculation...
3 Marcel Schneider, article " Richard Wagner ", in Encyclopædia Universalis, version CD-ROM, Club Français du Livre, 1996.
4 On connaît cette blague, reprise à peu près par Woody Allen dans un de ses films, évidemment caricaturale mais signifiante : " Écouter la Walkyrie me donne envie d'envahir la Pologne "...
5 Récemment encore, en juin 1998
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