REPONSE DE FRED FOREST


Mon seul désir c'est de combler votre "insatisfaction" et de tenter d'apporter des éléments de réponse explicites à votre question.
Avant même de rentrer dans le vif du sujet qui est celui du rôle de l'événementiel dans notre société, je voudrais tordre le cou à certaines opinions et théories qui pour avoir été fondamentales, originales et décisives à leur origine, sont devenues au fil du temps des truismes qui encombrent, aujourd'hui, le discours politique, philosophique, artistique, esthétique, sans plus avoir forcément une grande adéquation avec la situation que nous vivons ici et maintenant. La situation de " l'explosion " (non-maîtrisée et exponentielle) des technologies de la communication dont celle de l'Internet. Il faut donc cesser de regarder le présent dans un rétroviseur, de même que de prédire l'avenir dans du marc de café. Ni Marx, ni Sartre, ni Kant, ni Duchamp, ni même Debord, véritablement, n'ont vécu le phénomène Internet. Que leur âme repose donc en paix...Il faut peut-être s'efforcer, aujourd'hui, de commencer par dépoussiérer notre pensée, aller chercher nos modèles ailleurs; et s'ils n'existent pas encore, s'essayer, voire s'empresser, alors, de les élaborer... avec bien sûr toute la prudence nécessaire requise. Avec toujours, présent à l'esprit, que les idées les plus brillantes, victimes de l'effet-mode, deviennent quelque fois à l'épreuve du temps des sentences ennuyeuses et vides de sens.
La société du spectacle, parlons-en ! Traduit sommairement, cela voudrait-il dire qu'un action comme celle que mène actuellement José Bové, après les résultats obtenus à Seatlle et Washington, participant de fait à la " societé du spectacle " par sa mediatisation, est inutile, voire " douteuse " ?
Allons, il faut être un peu sérieux, réaménager nos classiques, ou les remiser au vestiaire.
Pour en revenir maintenant à votre question, celle de l'événement dans ma démarche, je dirai que bien avant mon utilisation d'Internet, l'événementiel a été déjà, non seulement un support de mes actions, un facteur de diffusion et d'amplification critique, mais surtout un vecteur déterminant de " sens ". Certaines de mes actions, vous le savez bien, ont été significatives de ce point de vue, ne serait-ce que par les réactions répressives qu'elles ont suscitées. Cela prouve bien que l'événement au même titre que la peinture de Goya constitue une " matière " en soi qui peut-être " informée " et " véhiculée ", porteur de symboles, d'imaginaire et de sens critique. Un sens critique qui bât en brèche, justement, la société du spectacle elle-même, en utilisant ses propres armes.
Je ne pense pas que la contestation d'aujourd'hui puisse emprunter les formes de Mai 68, pas plus que l'expression artistique puisse rester limitée à la peinture, à la photo ou à l'installation d'objets telles qu'on peut le voir encore à la FIAC . Sur Internet l'art peut emprunter des formes d'expression, de détournement, de remise en question, plus subtiles. Attention un train peut en cacher un autre. Il ne faut pas s'en tenir au premier degré. Allez donc faire un tour sur pavu.com, vous m'en direz des nouvelles. Parcelle-Réseau, était aussi, en quelque sorte, un pavé lancé dans la mare de l'art contemporain et non pas seulement la première oeuvre numérique vendue sur Internet. Le fait d'utiliser Internet n'est pas l'essentiel en soi, n'est pas le seul " corps " de l'oeuvre , l'essentiel c'est le " dispositif " multimédia mis en oeuvre (croisé éventuellement avec des supports de communication traditionnels...) dont le résultat est un " événement-kyste " qui questionne et injecte du symbolique dans le corps social. Il y a sur Internet les laborieux du pixel comme il y avait hier les fanas de la touche peinte et du style. L'oeuvre d'un artiste comme moi doit s'appréhender globalement par les dispositifs qu'il conçoit et met en oeuvre, qui certes utilisent Internet mais pas seulement Internet. Internet souvent n'est qu'un des supports-éléments qui constitue l'oeuvre, sans plus. Vous me gratifiez, et je vous en suis gré, d'une certaine prémonition dans les année 80 pour ce qui se passe aujourd'hui... Je persiste donc et signe, fort de cet aval, en disant :

-Primo :Aucun artiste ne peut se prévaloir de ne faire toujours que des chefs d'oeuvre et je ne le prétends pas moi-même. C'est aux autres d'en juger. Collègues du net et de la Grande Chaumière un peu d'humilité...

-Secundo : Souvent on reconnaît en art que les choses sont intéressantes dix ou quinze ans plus tard, si ce n'est plus... J'en sais quelque chose, mais je n'ai jamais été pressé ! Après la communication tous azimuts des années 2 000 ( il y en a qui en sont encore aujourd'hui à la Beauté, les pauvres...) l'événement informationnel sera, peut-être, la forme la plus aboutie de l'esthétique...

-Tertio : c'est aux jeunes générations, désormais, de prendre la relève, de bosser, de galérer et de faire leurs preuves. On n'est pas là pour leur faire de l'ombre, ni jouer les cadors, mais simplement pour titiller le goujon au bord du ruisseau. Mais attention on considérera demain, peut-être, dans une société techno, entièrement déshumanisé, que c'était là que se trouvait le " grand " art !
Fred Forest