| Le déplacement un outil artistique spéculatif Si l’on regarde l’histoire de l’art - l’histoire des oeuvres - sur une longue durée, l’on s’aperçoit que la question de la mobilité a été essentiellement traitée par les artistes à travers la figure de l’homme qui marche, de l’arpenteur. Cette figure peut prendre plusieurs visages : le piéton, le pélerin, le manifestant, le juif errant, le flâneur, le pénitent…. Au-delà de ces incarnations, l’homme qui marche traverse plusieurs époques que l’on pourrait schématiser de la manière suivante. Il y a tout d’abord un premier moment d’une ample durée historique dans lequel la mobilité est traitée dans les oeuvres d’une manière illustrative. Il s’agit alors de représenter le mouvement, de l’illustrer d’une façon bien souvent allégorique. Par exemple la fresque réalisée par Masaccio pour la chapelle Brancacci de l’église du Carmine à Florence vers 1425 qui représente Adam et Eve chassés du paradis terrestre est une vision possible de l’humanité en marche qui appartient à ce moment allégorique du traitement de la mobilité. La puissance novatrice de cette fresque vient du fait que ses figures sont représentées nues les pieds solidement posés au sol donnant à l’humanité en marche une situation dans le monde, l’insérant dans un contexte auquel elle est directement, physiquement, liée. Ce réalisme marquera les contemporains et leurs héritiers. D’autre part, cette oeuvre traite ouvertement de la question du mouvement qu’elle cherche à saisir, une quête qui deviendra un leitmotiv de la théorie artistique du XVI° siècle. On peut dire que, d’une manière très générale, la mobilité représentée domine l’histoire des oeuvres jusqu’à la fin du XIX° siècle. Rodin sculptera à cette époque un homme qui marche, puissant et solidement posé au sol. Son réalisme est cependant trompeur : la façon dont les deux pieds du personnage reposent par terre ne correspond pas à la vérité du déplacement. C’est à ce moment de l’histoire que la chronophotographie, qui consacre nombre de ses recherches à l’exploration de la déambulation, invente une autre façon d’aborder la mobilité et crée de nouvelles images pour la rendre visible. Avec Etienne-Jules Marey et Edward Muybridge apparaît la possibilité de décomposer le mouvement en images. Le temps et le mouvement, le temps du mouvement, sont alors visualisés non plus dans un rapport allégorique et strictement iconographique au mouvement, mais dans une approche véritablement processuelle de la marche. Il ne s’agit plus alors de représenter le marcheur qui se réduit progressivement chez Marey à un mobile spectral, mais de suivre le mouvement pour lui-même, de le décomposer pour le reproduire, de le suivre véritablement dans son déploiement. L’enjeu devient ainsi celui d’une utilisation du mouvement décomposé et recomposé en images. Les artistes du début du XX° siècle s’appuieront sur ces recherches pour créer des oeuvres picturales nouvelles (Giacomo Balla, Marcel Duchamp…). L’ensemble de ces images relève du désir de dépasser le traitement allégorique du mouvement pour aborder la mobilité seule. Et c’est bien cette utilisation de la mobilité comme outil autonome d’exploration qui inspire les créations artistiques les plus récentes.
![]() Francis Al˙s - Zocalo, Mexico D.F., 14 nov. 1998. Vidéogramme. Courtesy Francis Al˙s. ![]() Stalker - Routes d'Abandon à travers l'archipel milanais. Milan, janvier 1996, photographie, impression sur polyester. Coll. laboratoire Stalker. |