A l'orée du monde, le monde : pistes pour
une phénoménologie des mondialisations. 1) Deux concepts de monde… Avant de parler de mondialisation et de mobilités, on peut s'attarder un moment sur la racine du mot, ce mot de « monde », donc; ce monde qui serait appelé à devenir mondial. Dans le vocabulaire des sciences sociales ce terme fait l'objet de deux emplois contrastés. On le retrouve dans une expression comme « Economie monde », et on flèche alors sur les travaux d’Immanuel Wallerstein, et plus avant sur ceux de Fernand Braudel. Cet emploi fait saillir que, bien plus qu'on ne l'a cru, et bien avant que ce qu'on croyait, ce qu'on pourrait appeler les « assiettes » des relations économiques étaient à l'échelle du monde. A la fois ces relations enserrent et enserraient de vastes pans de monde; et à la fois, elles avaient besoin de ces vastes emprises pour simplement pouvoir se reproduire, et, en quelque sorte, « tenir en place ». Il y a, et particulièrement en sociologie, un deuxième emploi du mot, que l'on retrouve dans l'expression de « monde social »; et, on le notera, un emploi qui sollicite plutôt le pluriel. On y parle en effet de « mondes sociaux » : ceux, par exemple, des « surfeurs » (de la côte Ouest), un des premiers exemples qu'indique Anselm Strauss, un des promoteurs du concept de « mondes sociaux ». Ceux des artistes, (Becker, « Art worlds »), mais évidemment on peut multiplier les applications, parler du « monde des viticulteurs », ou bien de celui des « majorettes », ou encore des « rugbymen marseillais »[1], de celui des migrants, en le pluralisant sans doute en autant de diasporas, de celui des « hackers », et c… Il faut insister sur cette dimension plurielle, parce qu'on dirait que ce concept de « monde social » emporte la conviction à raison même de la multiplication de ses spécimens. Autrement dit, la règle du jeu est qu'on se convainc d'autant mieux de la réalité de ces mondes -- on les « réalise » mentalement -- qu'on les fait proliférer, qu'on montre qu'ils prolifèrent, et que, ici, ou là, il y en a un, et puis un autre, et puis un autre encore, et, du coup -- on le « réalise » -- chacun avec son « épaisseur » propre. Bref, il en va de ces mondes, comme de ces trains dont on dit « qu'ils peuvent toujours en cacher un autre ». Et on se dit toujours ça, notons-le, à partir d'un point local : par exemple à l'arrêt d'un passage à niveau…. On saisit alors la tension qu'il y a entre ces deux concepts; celui de « l'économie monde » et celui des « mondes sociaux ». Dans le premier registre on proposerait que la perspicacité scientifique s'accomplit à montrer que sous la diversité des engagements locaux (régionaux, nationaux), il y a, déjà, il n'y a « au fond » jamais eu qu'une seule surface, qu'un seul cadre d'enregistrement et de rebond de ces engagements : celui du monde, au singulier, et parce qu'il n'y en a qu'un. On exhibe le monde par régression réductrice jusqu'à aboutir au « juste 1 ». Dans le second, c'est l'excès qui est la règle, le « n+ 1 » : plus il y a de « mondes particuliers » plus ils font monde. Si, maintenant, on presse les sociologues des mondes sociaux de livrer la clef de ce qui fait la consistance de leurs « mondes sociaux», ils répondront, de manière laconique mais incisive, en les définissant (Shibutani) comme des « aires de communication efficace». Et c'est ce centrage sur la communication qui, sans doute, permet de passer de la notion de « milieu», à celle de « monde». Il faut concevoir les « mondes sociaux» comme des poches qui hébergent des collaborations sans cesse reconduites ou à reconduire. Qui donc, à la fois exigent et sécrètent des formes d'entente rapides et ajustées. Autant de mondes sociaux, donc, autant de « régions de significations partagées». Mais il reste que, si ces significations partagées portent de manière centrale sur les « affaires en cours» qui trament les collaborations, ces « affaires en cours» sont toujours situables dans le monde englobant, à savoir celui qui est la cible des théorisations de Wallerstein. Si bien que ces partages de sens peuvent toujours glisser de l'ici aux alentours dans lesquels s'insère l'ici. Ces « mondes sociaux» sécrètent donc -- et c'est en quoi ils sont plus que des « milieux»-- infusent, depuis leurs poches spécifiques, des prises perspectives sur le monde « at large»; influent donc sur la manière dont leurs acteurs, depuis leurs « mondes propres», se « placeront dans le monde». Et le percevront à partir des matrices pratiques de leurs « univers», aussi pluriels fussent-ils. 2) … Et leur jonction contemporaine Avec ces deux notions de « monde» en tête, on peut en venir à la « mondialisation». En substance, on propose que le moment actuel se caractérise par la superposition de ces deux concepts. Pour le dire vite, le « moment mondialisant» passe par, ou bien est, « dans les têtes», et cette composante est intégrale à l'effectivité de ce moment. Si l'on admet, au moins de manière provisoire, que le premier concept de monde -- le s'il n'en reste qu'un ce sera celui-là« -- en est un d'objectif; et que le second en est un de subjectif -- les mondes depuis lesquels on imagine son vivre--, il faudrait dire que ces imaginaires se laissent de plus en plus infuser par le sens qu'on vit bien dans le monde -- le « même monde« --, celui, pour ainsi dire, de Wallerstein. Autrement dit, du fond perspectif de chacun de nos mondes, et au cœur même des affaires qu'on y mène, le cadrage mutuel des partenaires, aussi bien que des objets qu'ils manipulent, comme étant « dans le monde« gagne en pertinence, puis celles-ci en prégnance imaginaire. Les « aires de communication efficace » propres à chaque « monde social» intègrent donc ce sens partagé et le nourrissent. Et sans doute est-on d'autant plus poussé, ou « pulsé», à situer nos engagements locaux sur un horizon mondial, qu'on trouvera ce monde « déjà là», fiché pour ainsi dire, au cœur de ces engagements. Ceci est donc affaire de « réalisation » mentale, si l'on veut; mais ces « réalisations » sont toujours attenantes à des effets de substitution de cadres d'expérience, au sens de la sociologie de Goffman[2], lesquels renversements de cadres sont enclenchés par la circulation ou la présence d'éléments, eux, bien tangibles. Voulez-vous, par exemple, initier vos ados d'enfants, à un tel « recadrage mondialisant » : achetez leur le numéro 1 de la revue « Géo Ados» : vous y trouverez un article au titre efficace : « Votre jean a déjà fait le tour du monde sans vous». Brins textiles venant de l'Inde et du Japon, tissés en Italie, teintés en Allemagne; fermeture éclair composée d'un alliage de métaux venant de mines chinoises et chiliennes; étiquette postérieure fabriquée au Canada -- du carton mâché à partir du bois de leurs forêts --; quant à l'aspect râpé (« stone washed») du jean, pour l'obtenir, il vous fait entrer dans la danse des Philippins récoltant de la pierre ponce dans une rivière qui coule au pied d'un volcan. Et pour rapiécer, rhapsodier le tout, direction la Tunisie. Chiffrage des parcours : 65 000 kms. Morale de l'histoire : avant que de vous vêtir du jean, et, on le suppose partir à la conquête du monde, un monde tout en extension, le monde est déjà là : cristallisé dans un objet, qui apparaît du coup comme le ramassé d'une chorégraphie, une chorégraphie qui orchestre des mouvements de corps et de signes à l'échelle de la planète. Voilà ce que cache et recèle cette marchandise; voilà sur quoi porte désormais son « fétichisme» : du travail humain, bien sûr, c'est-à-dire des mains d'œuvre locales, mais orchestrées dans un ouvrage global : l'idée d'un monde à l'œuvre, un monde agissant, pulsant, à notre porte, dans nos tiroirs. 3) Le couvercle, la nappe, la poussée : trois figures de venue du monde.. Cela dit, autant on gagne à intégrer ce « sens -- subjectif -- d'être dans le monde » comme composante de la mondialisation, autant on gagne à ne pas l'opposer aux composantes objectives. Il faut au contraire l'incorporer -- au sens fort -- dans des processus qu'on dira, et pour déjouer l'opposition de l'objectif et du subjectif, effectifs. Et on a vu pourquoi : il a besoin pour naître de tous ces trafics attestés d'objets, de signes et de personnes. C'est, dirait-on le « terreau» meuble de ce sens. Ce sont ces trafics qui préparent en sous-main le sens qu'on prend d'être dans un monde qu'on dira ramassé. Qu'est-ce qui, maintenant, « ramasse le monde» ? On peut distinguer trois figures selon lesquelles s'accomplit le devenir mondial du monde. Et on s'attardera sur la troisième parce qu'il semble que ce soit elle qui a vraiment partie liée avec le thème de la journée, celui des mobilités. Il y a une première manière de ramasser le monde sur lui-même, qui consiste à le chapeauter d'un couvercle, qui pour ainsi dire le clôt sur lui-même. Le boucle. En d'autres termes il interdirait les outputs; ou plus précisément il les convertirait en autant d'inputs, faisant retour. Si, à la place de « couvercle», vous mettez le mot, plus humain, de « toit», vous avez cette image du monde comme « maison commune» et celle d'une « communauté de destins», dans laquelle les agissements des uns font effet, en tous lieux, sur les agissements des autres. Il suffit alors de repérer des strates conductrices d'effets, et universellement, c'est-à-dire véhiculant ces effets à partir de chaque lieu et en tout lieux. On peut penser à la « strate climatique» et à l'atmosphère comme un tel conducteur d'effets. Dans le réchauffement planétaire, au sens strict, les agissements des uns et des autres fabriquent un tel couvercle, c'est-à-dire épaississent une couche gazeuse qui retient des rayonnements. Et, comme on le sait maintenant, l'épaisseur de cette couche est fonction des combustions fossiles terrestres. Le monde, en quelque sorte, existe, « insiste» comme une communauté de destins, parce qu’« il nous présente la facture»; énergétique, en l'occurrence. Mais bien sûr, la sphère monétaire est aussi conductrice d'effets globaux, et lie les prospérités des uns aux prospérités des autres, et on l'a vu récemment, à « vitesse grand V», en Asie du Sud-Est, aussi bien qu'en Argentine. Il y a aussi un phénomène auquel on ne pense guère en matière de « mondialisation» : celui de la guerre. Après tout la « mondialisation» de la guerre a déjà presque un siècle. Et deux occurrences pendant ce siècle. Ici la conduction d'effets repose sur un substrat humain, éminemment humain : celui des alliances politiques entre nations, et les jeux de domino fatals qu'elles sont susceptibles d'enclencher. On pourrait parler aussi de l'horizon nucléaire comme d’un avatar précurseur du mondialisé…. Les nations liées, ployées par l'horizon d'une commune déflagration. Mais ici ce sont les « arches d'alliance» qui voûtent le monde et qui peuvent intégrer les engagements des uns et des autres dans le jeu de domino global, susceptible de l'enceindre dans un unisson mortifère. Donc, une même forme, celle du bouclage, susceptible on l'a vu de brasser des matériaux bien différents. Il y a une deuxième manière formelle de penser la mondialisation : c'est de la faire procéder d'un centre hyperpuissant, qui propage universellement ses consignes, nappe le monde de ses « dons d'ordres», qu'ils soient économiques ou culturels, qu'ils portent sur le domaine des richesses et de leurs productions/attributions ou sur celui des mœurs. Ici, la chaîne des effets est commandée par un pouvoir central. Et la mondialisation est l'effet d'une hégémonie régnant sans partage. Par là, on touche à la figure impériale… Non plus l'empire du CO2, ni celui de la guerre, mais l'impérialisme au sens léniniste (lequel, on s'en souvient, « portait la guerre comme la nuée l'orage»). Alors doit-on choisir pour rendre compte de la mondialisation entre le modèle du « couvercle» et celui de la nappe impériale? On sait qu'il est souvent requis de ne pas confondre les deux : de ne pas rabattre la critique de la mondialisation sur le schème de la critique de l'impérialisme, parce qu'on manquerait le nouveau de la « mondialisation». Est-ce qu'on mettrait tout le monde d'accord en faisant valoir que la mondialisation s'accomplit, nolens volens, dans des conditions impériales? Mais que la suprématie de l'empire, dans les conditions actuelles de surchauffe globale, risque bien de le menacer de l'intérieur? (oui, je sais, on est plus d'un à entretenir la fantaisie d'un ciel qui tomberait sur la tête …des Texans!) Sans doute pour déserter ce débat, on introduira une troisième manière formelle de penser la mondialisation, une troisième figure de sa manière de venir, et qui fait autrement écho à notre sens actuel du monde comme « mondialisé » . Ici le monde ne nous affecte pas « par en-dessus» et parce qu'il ferait retour comme « nous présentant l'addition» : un monde qui nous prendrait dans ses comptes et vis-à-vis de quoi on aurait à être comptable (thématique, évidemment effective, du « développement durable»). Mais il ne s'agit pas non plus de ce sens du monde comme ramassé qui peut résulter (et là aussi effectivement) du fait que, aussi loin soit-on du centre impérial, ses émanations ont nappé notre univers à l'enseigne du semblable et du dominant : un « monotone culturel» -- des canettes de Coca-Cola chez les Dogons -- rendant atones les périphéries, écrasant, prenant le dessus des polytonies planétaires. Cet autre sens du monde comme étant déjà là nous vient d'une part, et dirait-on, d'en dessous[3], et d'autre part comme quelque chose qui, certes agit sur nous et sur nos lieux, mais vient y agir et y stimuler aussi des puissance d'agir; les alimenter et les relancer; suscitant ce qu'on pourrait appeler des « idiotonies», mais dont les opérateurs, les « nous agissants», au compte de qui les mettre, sont difficiles à cadrer spatialement. Et c'est dans ces difficultés de cadrage que le sens du monde revient, mais vecteur d'action : des « actions monde». Peut-être pour penser cela, faut-il passer de l'extensif de « l'économie monde », au compact de la « ville monde ». Cette ville, selon son gradient « cosmopolite », fait se superposer en un même lieu tout un ensemble de « cours d'action » à portées variables, et locales et lointaines. Elle rassemble des citadins qui s'inscrivent dans des aires d'interactions disparates, mais dont le disparate même peut pulser des connexions. Soit, par exemple, qu'un contact international puisse activer de la connexion locale, soit qu'un contact local ouvre et flèche sur un translocal encore inexploré. La grande ville doit alors être considérée comme une entité prospectrice. Ou plutôt, ce qu'on a appris de Simmel aussi bien que de Durkheim -- savoir qu'elle est une formidable machine à multiplier les différences, que ce soit dans les lignes de produits ou les types de services qu'elle promeut aussi bien que dans les « rameaux culturels« qu'elle déplie dans les coulisses de ses cercles d'affinités -- cela il faut le généraliser jusqu'à son aptitude à prospecter sans cesse de nouveaux liens, de nouvelles filières translocales, bref à explorer le monde, pour mieux le faire venir. Et ces défrichages de connexions, au loin, pourront d'autant mieux se déployer qu'ils seront épaulés, au plus près, dans les allées poreuses de la ville, par des aiguillages et des recommandations. En retour, ils présideront à d'autres « épaulages» locaux, préparant d'autres prospections, et ainsi de suite. On comprend alors que ce local-là n'est pas contre le global, mais à raison même du global qui est susceptible d'y être capté ou hébergé. Ou encore, on a là un type de « lieu», dont la puissance repose sur sa capacité à héberger du translocal; et réversiblement, si cet hébergement repose bien sur des qualités internes du lieu : c'est sur sa propriété interne d'offrir des espaces poreux. Certes, cette topologie intriquée des trafics et de circulations, cette topologie « entremetteuse » d'échelles, précède le sens contemporain de la « mondialisation». Mais peut-être peut-on suggérer, et puisque nous parlions de « cadres », que ces « contacts » et « contrats » à distance se percevaient naguère comme des « parenthèses », des « brackets » dans le train des affaires courantes et locales. Au lieu que, de plus en plus, poindrait le sentiment inverse : on comprend d'autant mieux ce qui se passe là, qu'on le recadre comme parenthèse dans des mouvements circulatoires plus amples. Et surtout, qu'on cadre ces engagements ici, comme synchrones avec un « maintenant plus englobant », avec des engagements là-bas, tous situés sur une même ligne de front temporel, celle d'actions qui avancent d'autant mieux qu'elles avancent de concert, transcendant les clôtures du local. Ce qui compte alors c'est la possibilité d'un co-pilotage à distance d'actions concertées. En haut de l'échelle, cette possibilité crée, non pas les « multinationales » (elles existaient avant), mais un autre tempo dans les divisions du travail planétaires. Au lieu que la « syntaxe » de celles-ci, reposait sur des transports de matières pondéreuses (lesquels prennent du temps), elles peuvent reposer sur des transmissions instantanées de signes qui ont pour effet de replier les engagements distants sur la mince feuille d'un agenda quotidien : « fichant », par exemple, et à Bengalore (Inde), la manipulation numérique des « rushs » fraîchement sortis des studios hollywoodiens dans un créneau horaire particulièrement opportun, puisque, quand la Californie entre dans sa « nuit américaine », le jour se lève sur Bengalore… Oui : un 3x8 planétaire. Et en bas de l'échelle, on retrouvera la figure du migrant, désormais tout autant jongleur de signes que déraciné, apte en tout cas à piloter, grâce à son portable et depuis son coin de banlieue parisienne, l'accouchement difficile d'une brebis, là-bas dans sa ferme roumaine[4]. Bref dans le « pouls de la ville » ce qui s'entend de plus en plus c'est la pulsation même du monde. A tous égards, ce sens d'un collectif local pris par la mondialisation, se présente ici comme une « hypothèse », c'est-à-dire comme quelque chose qui vient par en-dessous : un soupçon, donc, et qui permet de mieux comprendre ce qui se passe. Bien sûr, d'un côté le local semble y perdre de sa substance, c'est-à-dire de sa qualité d'être un socle sur lequel appuyer les engagements locaux et leurs essors; mais d'un autre, sous cette substance pointent alors d'autres vecteurs porteurs d'essors, et ces vecteurs d'être plus grands que le lieu, révèlent, on pourrait dire par défaut, l'empreinte du mondial. A l'orée du monde qui vient, qui monte dans cette ville-là, on trouve déjà le monde, incarné par des agencements translocaux, et qui ne tiennent leur puissance d'agir que parce qu'ils sont déjà des bouts de monde liés entre eux. Alors, bien sûr, ces poussées actives qui sont comme des « exprimées de monde », auront à se coltiner les autres manières qu'a le « monde comme tel« d'insister : elles auront à prendre soin du couvercle, et à lutter contre les emprises impériales. Mais l'essentiel est que ces nouvelles forces qui entrent dans l'arène, sont déjà elles aussi une autre incarnation du mondial. Moins, peut être « altermondialistes » qu’« altermondialisantes ». Au sens où elles ne sont pas simplement contre la mondialisation, ou bien pour une autre mondialisation, mais au sens où, étant possiblement ceci et cela, elles inventent des lignes d'actions mondiales parce qu'elles fabriquent les collectifs délocalisés qui sont les supports de ces lignes, naissant donc moins à partir des lieux qu'entre les lieux : s'intercalant. 4) Mobilités Quels rapports, maintenant, ces figures de la venue d'un « monde mondialisé », entretiennent-elles avec le domaine des mobilités? Etant entendu que, globalement, selon le thème de la « contraction spatio-temporelle », la croissance des mobilités raccourcit le monde, et donc le « ramasse sur lui-même ». Quant à la première figure, il est sûr que mobilités des corps et des biens « chauffent le globe »; à la différence des trafics de signes (on connaît la relation inverse qui unit information et énergie). Sauf que, comme on sait, les commerces virtuels se substituent moins aux commerces réels qu'ils ne les stimulent [5]. Dans le second, l'empire s'accommodait relativement de sociétés peu mobiles; mais il est certain que sous sa variante culturelle, il prospère dans la rapidité des transmissions sémiotiques… et peut donc exporter ses imaginaires et ses scénarios, « clefs en main », comme l'a bien vu Appadurai, de même que, et toujours en le suivant, il ne faut pas sous estimer le mouvement inverse, c'est-à-dire la capacité des périphéries, et notamment des diasporas, à faire circuler jusqu'au centre, et dans les fissures de l'empire, leurs propres imaginaires… Pour la troisième figure, celle de l'émergence ou de la poussée « d'activités-monde« , et par anticipation, ce qui va compter, c'est la manière dont flux de corps, de biens et de signes peuvent interagir les uns sur les autres, et, au besoin se recouper. Mobiliser dans la mobilité : du colporteur au migrant, en passant par le touriste. On peut, vu la difficulté du thème, partir d'un profil simple, et sur lequel on prendra appui dans une rhétorique du contraste. Ce « profil » simple de voyageur avait en effet la particularité de lier étroitement ces trois flux, de les porter, littéralement, sur son cou, puisqu'il s'agit de la figure du colporteur, trimbalant son corps, aussi bien qu'articles à vendre, et signes à faire passer. Cette figure est antique mais elle est pourtant bien réelle; ainsi dans les trafics de « fourmis« documentés par Alain Tarrius et Michel Péraldi. Comme le dit ce dernier, et parlant des migrants : « il est rare, de nos jours de les voir circuler les mains vides ». Par contraste, donc, les trafics planétaires, de biens, de signes et de corps, se sont largement évadés de ce « colportage », et découplés les uns des autres. Flux de biens affrétés et peu accompagnés, flux de signes largement « satellisés »; mais flux de corps aussi, qui dirait-on ne transportent qu'eux-mêmes : celui des touristes, donc, qui n'apportent rien en termes de biens et de signes, sauf sous la forme indirecte des retombées, c'est-à-dire de ce qu'ils laissent tomber dans leurs sillages….. Si l'on quitte le colporteur, pour filer ce profil du touriste, c'est d'abord pour relever son poids considérable dans les flux de corps qui balayent le monde : 80% du trafic international. Maintenant, ce touriste fait usage de sa liberté de mouvement (il en a, on le suppose, les moyens). Et il fait sans doute plus : il « localise » sa liberté, ou l'accomplit dans le mouvement. Il part (pour le retour, c'est autre chose, on y songerait plus tard….). Il s'affranchit du cercle des préoccupations quotidiennes qu'il laisse derrière lui. Il se met, provisoirement, hors d'atteinte. Il ne peut plus, ou n'a plus à, répondre de ce qui continue de se passer dans le monde qu'il a quitté. Il est pris par le mouvement, épris peut-être, mais dépris du reste. Si bien qu'on peut dire que, ce qu'il gagne en liberté, il le perd en puissance : en possibilité d'intervention. Et c'est à lui d'apprécier si, ce qu'il perd dans cette puissance perdue, il le regagnerait, pour ainsi dire, en « irresponsabilité ». Maintenant on peut dire cette puissance en termes de mobilité. De « mobilisation » en tout cas. Ce qu'inhibe sa mobilité c'est une capacité de mobilisation, c'est-à-dire de faire venir ce qui est ailleurs, des ressources, des alliés, aussi bien son esprit. Et c'est précisément dans ce registre des rapports entre mobilité et mobilisation (de ce qui est ailleurs) que, me semble-t-il, quelque chose se passe, et qui concerne le « sentiment du mondial ». Et on ne peut comprendre ce « quelque chose » qu'en ramenant en fond de plan les nouvelles manières qu'ont flux de biens, de corps et de signes de se phaser, ou bien d'intensifier leurs couplages. D'abord, il faut bien voir que l'autonomie du voyageur moderne est moins autarcique que jamais. En d'autres termes il ne traverse jamais si bien les « hétéronomies » qui bordent son parcours, que celui-ci est déjà tout piqueté de bornes d'appuis, qui alimentent son compte bancaire, l'approvisionnent en données lisibles sur les cadres illisibles qu'il traverse, etc. Bref il évolue dans un univers relativement « texturé », pour reprendre une expression que j'ai entendu utiliser par Christian Licoppe. Et cette texture est « homonomique » de bout en bout : en langage technique elle s'appuie sur ce qu'on appelle de « l'interopérable »[6] Maintenant cette texture peut lui permettre de trimbaler avec lui les univers de sens qu'il vient de quitter : au tapis roulant, qui, sous ses pieds lui permet d'avancer, il peut, le soir venu et dans sa chambre d'hôtel, tapisser son environnement de signes télévisuels de là-bas. Pourtant il semblerait que cette « texture » qui jusque là tamisait son parcours a récemment vu ses mailles se resserrer, au point qu'elle le mette en position, au cœur même de sa mobilité, aussi bien d'être mobilisé, que d'avoir à mobiliser. Il peut ainsi, via le portable, être rattrapé dans sa course, et pour ainsi dire en vol, par des affaires, elles-mêmes courantes : on le sollicitera alors pour en co-piloter les avancements : par exemple, s'il n'a pas pris ses précautions, il peut être rattrapé par des vicissitudes professionnelles, et au titre qu'on le crédite d'une capacité décisive d'intervention. Aussi, ce gain de puissance, mais également de responsabilité (d'avoir à répondre) sonnera peut être pour lui comme une mauvaise nouvelle. Mais, si on fait un pas supplémentaire de côté, et qu'après avoir glissé du colporteur au touriste, on glisse maintenant au migrant et/ou à l'homme d'affaires, on voit que le tableau change. Et qu'en tout cas pour le migrant, l'horizon libératoire du départ n'est diminué en rien par le gain de puissance, la mobilité par la capacité de mobilisation. C'est au contraire cette puissance de faire venir, en cours de mouvement, par exemple des informations stratégiques, qui est la meilleure garantie que le mouvement se prolongera, et qu'il trouvera les points de chute convenables ou les bons appuis relationnels. Flux de corps, flux de signes : une nouvelle écologie de leurs accroches mutuelles. D'où vient, alors, cette possibilité pour le mobile de mobiliser du sein même de ses embardées, de conjuguer déprises du mouvement et prises sur le monde ? On dira de la vitesse des signes, de leur vitesse instantanée, qui laisse loin derrière elle celle des corps et des biens. Et ainsi ils peuvent rattraper les biens, et les piloter, comme cela se voit dans le cas de ces pétroliers qui patrouillent au large, suspendant leur déchargement aux fluctuations des graphiques des cours du pétrole. Mais ils peuvent également -- on vient de le voir-- rattraper les corps et les inscrire dans des pilotages d'actions à distance. Cela dit, ces signes qui viennent de loin, instantanément, est-ce que c'est nouveau? Oui et non. Non, ce n'est pas nouveau au sens où les premiers signes instantanés remontent au télégraphe, relayé depuis par téléphones, radios et télévisions. Mais oui, il y a sans doute quelque chose de nouveau qui tient à l'écologie de ces flux de signes, c'est-à-dire, d'une part à leur écologie interne -- ce qu'on pourrait appeler leurs graphes de circulation -- et d'autre part à leur inscription écologique dans le monde -- c'est-à-dire aux modes d'agrafages des attentions à la sphère de transits sémiotiques qu'ils offrent ou imposent. Quant à « l'écologie interne », on pourrait dire schématiquement que, passant du télé, graphe ou phone, aux mass médias, on glisse d'une part d'un univers fait de lignes à un autre fait de champs, et en même temps de dispositifs de communication bilatéraux à d'autres plus unilatéraux : de rares points émetteurs pour de vaste champs de récepteurs : des « masses ». Evidemment, l'apparition du Web et de ses sites reconfigure cette écologie interne, multipliant les points d'émission -- une nébuleuse en vérité[7] -- , émancipant les champs réceptifs du facteur distance, et autorisant, plus que les mass médias, ces points d'émission à recycler de la réception dans l'émission, notamment via ces liens latéraux que sont les liens hypertexte ou encore les « blogs » ou les « chats » et « forums ». Du coup, cette nouvelle complexion interne du bassin de signes, dans le réseau duquel les « mass médias » eux-mêmes peuvent venir « s'entoiler », est porteuse d'un autre mode d'accroche des attentions, et particulièrement aux signes instantanés qui nous viennent de loin. Et ceci a à voir, fondamentalement, avec l'émancipation par rapport au facteur distance de nos « tuning », nos branchements sur le lointain. Au plus clair cela se voit dans le découplage progressif des tarifications téléphoniques de ce facteur distance -- lequel facteur, quand il opérait, raréfiait nos communications en fonction de la distance de course des signes. Mais, l'évanouissement de cet effet distance a sans doute des conséquences plus lourdes, quoique moins visibles, non pas sur la fréquence de nos branchements, mais sur la construction même de nos sphères d'attentions, et, partant, sur nos prises perspectives sur le monde. Ainsi, on peut bien penser que c'est aux mass média qu'on doit la retransmission d'images lointaines, et que tout ceci existait avant le net. Mais il ne faut pas oublier qu'elles ne nous parvenaient et ne nous parviennent que pour autant qu'on était en quelque sorte partie d'une masse et à base locale, d'une audience localisable, à les avoir, en quelque sorte, « télécommandées », et sans doute « préfinancées ». En d'autres termes, le coût de leurs captures, le coût -- considérable -- de ces coups de sonde lointains (voyages, équipes techniques…), était et est amorti par une masse d'abonnements et/ou de revenus publicitaires (eux-mêmes, comme on sait, indexés sur l'audimat). En contrepartie, ne nous revient, ne nous revenait, ici, et de loin, que du notable, de l'événement susceptible de rencontrer un intérêt massif. Bref, du lointain mais avec une prime (légitime) sur les événements d'actualité de portée mondiale, c'est-à-dire ces cours d'actions qu'il importe d'autant plus de suivre en temps réel qu'on les inscrit, au titre de leurs suites éventuelles, au cœur de nos horizons problématiques. S'en déduit ainsi la notion d'un « bassin de signes lointains » et notamment visuels, tout tramé par des focales d'attentions massives et localisables -- oui, des « chaînages d'attentions », lesquels « s'enlèvent » à partir de circonscriptions territoriales spécifiables, pour polariser ces attentions vers d'autres lieux et selon des « coups de projecteurs » bien spécifiés. Et sans doute un entrecroisement planétaire de ces focales, en relative imperméabilité mutuelle[8]. Cette trame, vertébrée par des « chaînes », des « channels », se desserrerait donc, et de deux manières différentes. D'une part, à cause de la satellisation des mass médias -- les fameuses « paraboles » --, qui permet à des audiences accrochées à un média de voisiner avec des audiences accrochées à d'autres; et qui autorise donc la coexistence locale d'attentions à des horizons problématiques disjoints. Mais d'autre part aussi, à cause de l'indifférence des « publications » du net à calibrer leur message en fonction de la distance des récepteurs, et de la latitude symétrique qu'ont leurs « visiteurs » à y glaner en faisant abstraction de la distance (où que soient situés les promoteurs d'un site, celui-ci n'est jamais qu'à « un clic de distance »). On y accède ainsi à des « tas de lointains », ouvrant sur des univers professionnels, des propositions artistiques, des propagandes de toutes sortes, des présentations de communautés, ou encore de lieux, des segments de biographies, chuchotés ou pas, etc. mais qui toutes, d'une manière ou d'une autre, laissent transparaître la dimension chronique du monde, et des mondes qui le peuplent, cette strate temporelle qui insiste, en deçà du temps de l'actualité, et sur lequel ce temps-là vient apposer ses marques. Les nouveaux outillages nous permettraient donc de nous émanciper de cette modulation quantitative aussi bien que qualitative des flux de signes en fonction de leurs trajets de course (de leurs points d'émissions à leurs points de réceptions). Où que nos corps soient, ils sont toujours à égale distance d'un bassin de signes identique à lui-même, et ainsi le point d'accès, ou d'entrée, n'y commande plus guère la perspective qu'on prend sur le monde; du moins peut-on plus facilement s'en émanciper. Ainsi, en tous lieux, peut-on capter des signes qui -- venant d'à côté ou de plus loin -- ne sont pas prédestinés au public du lieu. D'où notamment les possibles qu'offrent, comme l'a pointé Appadurai, les nouveaux moyens de communication en matière d'entretien et d'alimentation de « sphères publiques diasporiques », à raison de la faculté qu'on y a à se connecter, et à l'échelle du monde, à des destins, certes plus grands que le lieu, mais pourtant plus petits que le monde. Ce que « dérange » donc l'usage du net, c'est une topologie générale des attentions qui faisait passer du proche au lointain comme on passe du particulier au général. Cette topologie des « lignes d'attention à », voire des « sphères d'implication dans des affaires en cours », était une topologie d'emboîtements graduels, faisant passer des affaires privées (supposées se poser et se résoudre dans l'élément de la proximité) à des affaires d'intérêt local (concernant une ville ou une région) puis à des affaires d'intérêt national, puis enfin international. 5) Dislocation des attentions, lignes de fronce des opinions et sens du monde On retrouvera ce même effet de déhanchement des échelles emboîtées d'attentions et d'implications dans l'usage du portable, mais sans doute de façon plus brutale, en tout cas selon un « grain » plus serré. Ici, grâce à l'agrafage corporel des terminaux de réseaux, l'équidistance du corps, où qu'il soit dans l'espace, par rapport aux bassins de signes, est bien conservée, mais elle prend la valeur zéro : on est à distance nulle des bassins de signes. Et réciproquement : leurs trajets peuvent ainsi venir s'encocher dans nos lignes d'actions, et leurs routages venir nous dérouter…. On sait en effet que derrière le « plus » de « l'en tous lieux » du portable pointe surtout un autre « plus » : celui du « à tout instant », et particulièrement « avant qu'il ne soit trop tard ». La maniabilité de l'outil est telle, ainsi que la disponibilité de principe des autres connectables, qu'il est alors possible d'appeler en urgence pour solliciter un « coup de pouce » dans la traversée de la moindre circonstance problématique : et peu importe l'échelle du problème à résoudre, du moins sa prise en compte passera après une autre évaluation, celle de la différence que peut faire la « consultation expresse » du point de vue des solutions. Ainsi est-il possible de piloter (et du coup d'avoir à le faire) du cœur d'une réception parisienne, le rétablissement d'un disjoncteur domestique, situé, lui, au cœur d'une nuit provinciale et orageuse. Le problème est, comme on le sait, que ces pilotages à distance d'actions concertées (« mais non, dans l'autre sens! ») s'encochent bien souvent dans des pilotages à proximité, et qu'il faut alors mener de front deux, parfois plusieurs, lignes d'interactions, qui elles non plus ne sauraient attendre. Affronter, et pour prendre un exemple commode, et la pression à la réponse que supposent les questions du correspondant sur le portable, et la prière de rétablir le silence, muette mais cependant palpable (et de surcroît souvent gênée), qui n'en continue pas moins de faire monter des passagers qui partagent avec vous le même wagon. Du net au mobile, et par-delà, et à la faveur de la diversité des expériences évoquées, émerge donc un trait commun : la possibilité d'être absorbé, et parfois « partie prenante », ici, dans des cours d'actions qui se passent là-bas et ceci alors même qu'on n'est pas quitte de continuer à être « partie prise » ici. Certes « l'internaute » se trouve le plus souvent dans un enceinte dévolue à la communication alors que le « contacté sur le portable » encoche une enceinte conversationnelle supplémentaire, là où, soit il n'y en avait pas (espace public), soit il y en avait déjà une autre (« rencontre ») Mais, dans les deux cas, on a la figure d'acteurs qui, bien qu'étant présents dans un lieu, c'est-à-dire aussi « présents -- 'alive at' – à »[9] ce qui se passe alentour, sont aussi présents à ce qui se passe ailleurs. C'est sans doute cette superposition locale de divers présents à quoi les co-présents sont présents; de divers cours d'action à quoi ils sont attentifs; et sans doute aussi parce que ces « présents suivis » ou ces « déroulés d'action » sont mondiaux, que vient d'autant plus facilement le sens que « le monde est là », et dans cette diffraction des aires sur quoi portent ces attentions pourtant mitoyennes. On en revient donc au « passage à niveau », cette métaphore du monde comme croisement de flux : par ce lieu crucial transitent maintenant des tas de trains, mais qui sont autant de traînées de préoccupations propres, qui n'appartiennent pas forcément au lieu, mais qui pourtant y passent. Des tas de mondes, en un même lieu. Des univers d'implications, qui transitent, mais qui s'encochent ici. Et dont les avancées, ou bien les « sorties au dehors » -- leurs expressions -- , et du coup les compositions locales avec d'autres implications produisent autant de « fronces », et parfois de demandes d'explications. Il arrive ainsi que des sourcils se froncent alentour, quand sonne un portable, ou bien quand, dans un débat public, un avis se donne dont on ne sait pas d'où -- de quel « arrière-monde » -- il « nous »[10] vient. Les sphères d'attention disparates sont en effet autant de sources possibles dans lesquelles se forgent des opinions sur le monde en cours. Si bien qu'au déhanchement des sphères d'attentions qui désertent la topologie des emboîtements graduels, il faut ajouter un effet similaire quant à la topologie de nos « forges d'opinion ». Et proposer que cette sorte de « strabisme » qui s'insère dans les attentions qui émanent d'un lieu prélude à des « forges d'opinion » par insertion et superposition locale d'expériences d'arrière plan qui brassent des échelles variées. On peut, par exemple, comme le font les membres de la sous-diaspora indienne (celle de VS Naipaul) de la diaspora trinidadéenne[11], accéder, via les écrans diasporiques du Web, à l'éventail des situations mondiales des membres de la diaspora, et, du coup, « réaliser » ce que l'ancrage local des indiens de Trinidad a de particulier -- ce détour par le monde et le comparatif, informant ou agissant sur l'opinion de la communauté locale quant à son ancrage dans le lieu. Et de cette « forge d'opinions », et bien qu'elle porte sur le local, il faut alors dire que son assiette est à la fois plus petite que l'île (elle ne concerne qu'une de ses communautés) et qu'elle est plus grande qu'elle (via le Web) Mais, à ce mouvement dans lequel le « sens du proche » se recadre par le lointain, on peut opposer les cas symétriques dans lesquels le sens du lointain passe par le proche. On est ici aux prises avec le modèle redoutable de « l'intifada », dans lequel ce sont les marques locales de la relégation qui pontent d'autant plus avec le mondial, les jeunes des quartiers s'installant dans le monde à partir de leurs quartiers, et pour autant qu'ils auraient du mal à en sortir. Et bien sûr là aussi ce pontage court-circuite le national, qui « ne le voit pas venir », et puisqu'il connecte du plus petit que la nation directement à de l'international. Chacun est donc branché sur le même global -- la « globalisation des émotions » dont parle Ulrich Beck -- mais du point de vue de sphères d'attentions divergentes, quoique mitoyennes. Oui, la « modernité est peut être liquide » (Z. Bauman); elle s'est débarrassée du « strié » au profit du « lisse » (pour reprendre les catégories de Gilles Deleuze et Félix Guattari), mais à pluraliser et empiler, pli sur pli, ces lisses, ces flux, on dirait qu'elle fronce le monde : et c'est là qu'on le sent, et, comme on sait, parfois pour le meilleur et parfois non. Maintenant, et pour conclure, ces lignes de fronce sont-elles fatales? Jouent-elles comme autant de barrières? Et est-il si difficile de vivre au milieu d'autres, chacun absorbé dans le « train » des affaires qu'il suit. Non, du moins si l'on s'appuie sur les rudiments de la micro sociologie, qui y voit plutôt un trait constitutif de nos expériences ordinaires, et qui nous rappelle que nous disposons, parmi nos compétences, de la faculté (strabisme) de maintenir simultanément ouverts plusieurs « canaux d'attention » (un œil là, et un autre toujours ailleurs). Et non plus, du point de vue plus élargi du débat public et de la confrontation des opinions, laquelle oblige à savoir accueillir des pluralités de perspectives. A l'appui de ce point, on terminera donc en mentionnant une recherche qu'a menée A. Boubeker sur l'usage des « paraboles » dans les familles d'origine maghrébines de nos cités, et qui montre la puissance qu'y ont les images venues du bled pour enclencher du débat entre générations de ces familles et mettre à l'épreuve le mythe d'origine. Un exemple d'usage de nouvelles technologies, qu'on ne peut généraliser, mais pas plus exclure du tableau. Un exemple qui montre, d'une part que les « fronces » de ces débats d'opinion séparent moins les communautés les unes des autres qu'elles ne permettent à chacune d'elles d'être retraversées par d'autres attachements sociétaux (oui, la modernité de nos cadres de vie), et d'autre part que ces fronces, tout à la fois sont attenantes à et enclenchent des « prises de langue », des verbalisations dans lesquelles s'ajuste du « vivre ensemble ». Bref, elles opèrent comme lignes le long desquelles se froissent et se mettent à l'épreuve les différentes « aires de communication efficace » dont nous parlions ci-dessus et desquelles nous sommes parties prenantes -- en toute pluralité. Ce qu'il y a de sûr c'est que ces lignes de fronce sont profondément « décadrantes ». Et il faut alors rappeler ce trait topologique propre à cette surface qu'est le globe (et qui nous ferait préférer le terme de « globalisation » à celui de « mondialisation »). Et qui tient à ce que, d'être la « peau » d'une sphère, c'est-à-dire d'un volume centré, elle offre elle-même un espace à la fois fini et sans bords, et ainsi vide de centres[12]. Voilà donc : c'est enfin dans cette puissance de décentrement des aires de débats publics, qu'on entend bien la poussée du monde. [1] Oui, bien sûr, voilà un "monde" bien improbable, mais du coup d'autant plus réel, en tous cas suffisamment pour être documentable par des travaux d'ethnologue (voir les analyses de Sébastien Darbon). [2] E Goffman, Les cadres de l'expérience, Ed de Minuit, Paris, 1991 [3] Et c'est un "en dessous" qui vaut aussi bien pour ceux qui sont en haut de l'échelle sociale, que pour ceux qui se trouvent en bas, ce pourquoi on préfère ici l'expression "mondialisation par en dessous" à l'expression déjà usitée de "mondialisation par en bas". [4] Dana Diminescu, "l'usage du téléphone portable chez les migrants en situation precaire", Hommes et Migrations, 2002, 1240, p 75 [5] L'expansion du marché des téléphones n'a jamais fait baisser, comme on sait, celle du marché automobile. [6] Et, bien sûr, cet interopérable peut aussi bien interrompre des courses illégitimes (dispositif SIS-- Système d'Information Schengen), qu'il permet à des cours légitimes de progresser. [7] A quoi convient bien le suffixe "aute" du visiteur de ses sites: l'internaute. [8] A l'exception des copies de documents pouvant bien sur circuler d'une chaîne à l'autre mais sans doute convenablement recadrés selon les audiences. [9] Sous la co presence spatiale, l'analyse micro sociologique, et notamment chez Goffman, ne cesse d'insister sur cette injonction d'ajustement en temps réel qui procède de la proximité physique. [10] Les guillemets s'imposent ici, parce qu'on ne sait du coup plus très bien sur quel "monde commun" se rapatrier, d'où recevoir ce qui se dit. Et c'est sans doute ce flottement des "entre nous" qui est au principe des "dérapages" dont le débat public contemporain livre maints exemples: des dérapages individuels qui cristallisent une sorte de "dérapé" de nos arrières plans interprétatifs. [11] D Miller et D Slater, The Internet, An ethnographic approach, Berg, Oxford, NY, 2000 [12] Si bien que le projet démocratique qui s'ordonne lui même à la figure du "centre vide", peine sans doute à adhérer à cette surface "vide de centres". D'où la composante utopique, forcément et spatialement utopique de l'horizon d'une démocratie mondialisée. Ce qui est tout sauf une raison d'y renoncer. |