Jean-Claude
Moineau
Tout
le monde vous le dira. La musique est devenue inécoutable.
Le « grand public » nécoute pas la musique
contemporaine quil juge inécoutable, quelles que
puissent être, en dépit de sa prétendue autonomie,
ses retombées sur la musique de masse, au demeurant contemporaine
elle aussi à sa manière.
Les musiciens modernistes les premiers ont pu entretenir le mythe
dune écoute difficile, gage dautonomie, dune
« musique difficile ».
Toutes les écoutes ne seraient pas également légitimes,
voire légitimantes. La « bonne musique », la
musique de qualité, exigerait une certaine qualité
découte, une « bonne écoute »,
la musique nouvelle une nouvelle écoute, un constant renouvellement
de lécoute, une incessante défamiliarisation,
une débanalisation toujours renouvelée de lécoute.
A la fois distinction et procès dautomatisation
entre musique contemporaine et musique classique, entre
musique nouvelle et musique « ancienne », entre «
grande musique » et musique de masse. Entre bonne et mauvaise
musiques. Entre musiques pure et impure. Entre musiques authentique
et inhauthentique
Entre musique et non-musique. Question(s)
en fait de jugement. Une différence de jugement appellerait
donc une différence découte. Différence
non seulement de perception mais dattention, dattitude
auditive et de public : distinction sociale. A chaque domaine
revendiquant son autonomie, à chaque catégorie de
jugement correspondrait un « écouter-comme »
spécifique, spécifique à un public spécifique.
Ce qui, demblée, soulève la question : quadvient-il
si jadopte un écouter-comme non adéquat
non adéquat à la fois à la musique écoutée
et à mon appartenance sociale -, si jécoute
de la musique de masse comme de la grande musique ou de la grande
musique comme de la musique de masse, ou encore si jécoute
de la non-musique comme de la musique ou de la musique comme de
la non-musique ? Dans les cas 1 et 3 débanalisation, dans
les cas 2 et 4 banalisation ? Ou cela revient-il à juger
la musique de masse comme de la grande musique et inversement,
et à juger de la non-musique comme de la musique et inversement
?
La faute incomberait par voie de conséquence au public.
Lauditeur est culpabilisé, sommé quil
est de « bien écouter » et de « bien
juger » - comme sil pouvait être des erreurs
de jugement dans lexercice dun jugement reconnu pourtant
pour non cognitif -, et mis en accusation dès quil
nécoute pas bien ou ne juge pas bien, toujours suspecté
de ne pas écouter comme il faut ou de ne pas écouter
ce quil faut (ou de ne pas écouter du tout). Pour
écouter de la musique et à plus forte raison,
pour la juger il serait indispensable de connaître
par avance la musique, davoir appris la musique, davoir
appris à écouter. Mélange inéluctable
de plaisir et de déplaisir comme dans ladage «
il faut souffrir pour être belle ». La modernité
musicale, qui nen est pas à un mythe près,
est également sous-tendue par le mythe ou, si lon
préfère, lutopie de léducabilité
de lécoute (et du goût) selon lequel, avec
une éducation suffisante éducation de masse
sentend -, tout le monde serait apte, en toute démocratie,
en toute égalité ou pourrait être conduit
à écouter la musique la plus difficile et
à juger (universellement). Lenvers de ce mythe pédagogique,
cest quil semble que, dans « écouter
», il y ait toujours un substrat de soumission, de discipline
: écouter ses maîtres, écouter ses parents,
écouter ses « supérieurs », écouter
raison
Lécoute ne saurait jamais être
pleinement libérée.
Le pire, selon Adorno, serait, pour le musicien, découter
le public, soupçonné dans son ensemble. Adorno est
allé jusquà condamner toute écoute
hédonique au profit dune appréhension «
purement » théorique, esthéticienne, seule
jugée légitime ou authentique (et apte à
juger). Ecoute non tant perceptuelle, sensible, que conceptuelle,
mais avec toute la distance quimplique la théorie
: sagit-il là encore vraiment découte
et, en labsence de tout sentiment, de jugement esthétique
?
En sens inverse, cependant, Benjamin, bien que privilégiant
pour sa propre part, avec leur fonction politique, démocratique
de masse -, la fonction cognitive des médias par
rapport à leur fonction esthétique quil assimile
à un reliquat de fonction religieuse, valorise non pas
la réception théoricienne mais ce quil appelle
la perception distraite contre toute forme dappréhension
esthétique quil tient pour auratisante, pour sacralisante.
Ce que dit Benjamin des images dun film est vrai aussi de
la musique de film voire de tout le son filmique
et, par extension, de toute la musique quand celle-ci nest
plus subordonnée à limage et dautant
plus quelle ne lest plus. Complexité des objets
musicaux : la musique a toujours, bien antérieurement à
la naissance du cinéma et jusquà lorsquelle
était encore inféodée à sa fonction
religieuse, dispensé une bien trop grande richesse sonore
en un temps par nature fugace, immaîtrisable, pour que lauditeur
fût en mesure de tout parfaitement capter. Lauditeur,
quels que soient sa bonne volonté et son recueillement,
ne saurait être quun auditeur distrait et na
pas à être culpabilisé pour cela. «
Esthétique », déjà, de lexcès,
de la disparition et de la vitesse. Et Benjamin, loin daspirer
à un renouvellement de la perception distraite dont il
se fait le défenseur à une perception-habitude demeure
simple et banale perception, dans le cas de la musique elle-même,
audition et non pas écoute. La perception distraite na,
là encore, rien découte.
Benjamin relie étroitement perception distraite et reproduction
de masse. Il en est de la reproduction phonographique comme de
la reproduction photographique : la reproduction sonore, si elle
nannule pas nécessairement toute réception
esthétique, nen transforme pas moins inéluctablement
ce qui, pour nous, en musique, est susceptible dêtre
reçu esthétiquement. Ecouter un enregistrement,
ce nest pas la même chose quécouter de
la musique, du moins comme on lécoutait avant la
diffusion des enregistrements sonores car, habitués que
nous sommes aujourdhui aux enregistrement, nous écoutons
la musique (ou ne lécoutons pas) comme nous écoutons
un enregistrement. Ou bien lon pourrait dire quil
nest plus aujourdhui, en dépit des nostalgiques
de tout bord, de musique à écouter quélectroacoustique.
Lorsque, toutefois, lon ne cherche pas « artificiellement
» à réauratiser, là encore par nostalgie,
la musique électroacoustique en la donnant à écouter
avec tout le cérémonial dune salle de concert.
Mais, une fois de plus, sagit-il vraiment découte
? Un enregistrement, cela sécoute ou sentend
non tant dans le recueillement quen faisant autre chose,
en continuant à vaquer à ses occupations, voire
en écoutant autre chose, sur un mode non autonome à
lencontre de la sacro-sainte autonomie moderniste, dans
des conditions de perception éminemment distraites.
Encore la perception distraite ne sexerce-t-elle pas pour
autant que dans la conjoncture de la reproduction sonore, bien
que celle-ci soit devenue la norme. Tout, dans le spectre dun
son, nest de toute façon pas audible et, a fortiori,
pas écoutable. L« écoute » habituelle
de la musique, loin dêtre effectivement à lécoute
de lincommensurable richesse sensible des sons, dans lexpectative
de lin-ouï, se borne à leur substituer des valeurs
conventionnelles, discrètes, apprises davance, révélant
une plus ou moins grande éducation. Et, bien entendu, habituellement,
lauditeur fait abstraction des bruits de fond et sons parasites
que, donc, il nécoute pas. Lécoute musicale
est sélective mais une écoute sélective est-elle
encore une écoute ? Lon nécoute pas
le bruit ; le bruit non seulement est jugé non musical
mais est supposé être ce qui empêche découter
alors que, en fait cest dès lors quon lélimine
que lon cesse découter. Paradoxalement, le
fait découter dans le recueillement conduit à
écouter seulement distraitement, et donc à ne pas
écouter du tout. Qui plus est, sil convient découter
en silence, si celui qui écoute doit éviter de produire
le moindre bruit ou le moindre son, lon ne saurait dès
lors écouter en étant soi-même musicien.
La perception habituelle de la musique nest pas même
perception mais perception mélangée de mémoire
(et danticipation). Lauditeur doit toujours, au prix
dun important effort de mémoire, rapporter ce quil
entend à ce quil a entendu (et à ce quil
entendra), le rapporter à lhorizon dattente
quil sest forgé à partir de ce quil
a entendu (ou écouté) et de ses connaissances musicale.
La forme musicale est à ce prix. La tonalité aussi
bien que la sérialité également. Encore quil
ne sagisse que dune espèce elle aussi dégradée
de mémoire, mémoire volontaire davantage que
mémoire-habitude (processus de dégradation que renforce
la reproduction sonore).
Comme sen indignait Adorno, le public nécoute
pas la musique, il écoute les interprètes ; le soi-disant
audiophile écoute sa chaîne, la précision
de son ampli, la finesse de ses enceintes, quand ce nest
pas la qualité de la prise de son. Lon nécoute
certes pas davantage la musique diffusée dans les
supermarchés et les salles dattente. Et, du moins
pour ce qui est de la musique écrite, la musique ne fait
pas que sécouter ; elle peut également
à condition de posséder léducation
suffisante se lire, sans quil y ait là nécessairement
réception théoricienne. Cependant que, dans une
certaine tradition, plus quelle ne sécoute,
la musique se danse, ou doit-on dire que cest alors tout
le corps qui écoute. Comme cest déjà
le cas lorsquon frappe dans les mains ou quon bat
la mesure du pied.
Lhagiographie du musicien sourd (Beethoven) a depuis longtemps
frappé limagination des masses. Tout musicien, quil
écrive ou non sa musique, nest-il pas sourd à
sa façon, à la façon dont tout dessinateur
ou tout photographe peut être tenu pour aveugle ?
Et, de toute façon, on nécoute pas que la
musique, on écoute la parole, on écoute jusquau
bruit, on se met à lécoute du monde
Lécoute nest pas spécifiquement musicale
(et lon peut douter quil soit une écoute spécifiquement
musicale), lécoute, à rebours de la quête
dessence propre à la modernité, nest
en rien essentielle à la musique.
Les musiciens contemporains, sans doute, ont pu chercher, par
exemple en amplifiant les sons, à faire écouter
ce qui relevait jusqualors de linécoutable,
à repousser les frontières de lécoutable,
mais pas à faire quil ne soit plus du tout dinécoutable.
De nombreux musiciens ont pu chercher à intégrer
le bruit, soit en engendrant une musique du bruit, le bruitisme
et ses dérivés, soit en entreprenant de déconstruire
lopposition son musical/bruit non musical, mais en maintenant
toujours, malgré tout, une distinction entre musique et
non-musique (entre bruit musical et bruit banal). De même
les musiciens se réclamant de la non-musique.
Cest Cage qui, sans doute, a le plus uvré en
faveur de lécoute des sons (sons et bruits confondus),
sefforçant de tout intégrer à sa musique
et dintégrer sa musique au tout, rejetant tout schéma
préexistant, allant jusquà faire écouter
le silence. A la fois plénitude de la présence sensible
et absence. Ecoute impudemment oublieuse, ce qui fait que, à
la différence des promoteurs de la process music, Cage
ne cherche nullement à faire percevoir tant visuellement
quauditivement le processus qui se substitue dans
sa musique à lintention du compositeur, car ce serait
remobiliser la mémoire : le processus est seulement indispensable
pour quadviennent des sons qui, à lécoute,
doivent être entendus sans relation entre eux. Encore ceci
ne va-t-il, de la part de Cage, sans une certaine nostalgie par
rapport à lécoute perdue, nostalgie qui conduit
à certains refus. Et, surtout, lécoute cagienne,
à lencontre dune écoute véritablement
attentive, est une écoute passive, qui vise seulement à
se laisser envahir par les sons. Mais ce qui fait, en définitive,
que Cage sen prend lui-même à la fois, du côté
de la production des sons, à lesthétique de
lintention, et, du côté de la réception
des sons, à lesthétique de lattention.
Dautres musiciens, dautres musiques, ont, en revanche,
plus ou moins pleinement pris leur parti de limpossibilité
de lécoute musicale. Partitions visuelles, pictures
discs, cassettes objets, antirecords
Musique en-deçà
du seuil découtabilité : Morton Feldman. Musique
au-delà du seuil découtabilité : Glenn
Branca. Musique ostensiblement dédiée à une
écoute distraite : musique pour aéroports de Brian
Eno, encore que, paradoxalement, lambient music ait recruté,
dans le vide contemporain de valeurs, une recrudescence découte
auratisante par un public en mal de pseudo spiritualité.
Musique non esthétique enfin : il peut être judicieux
de procéder à une « lecture » non esthétique
de 433 de Cage, en labsence donc de toute appréhension
sensible (voire de toute exécution de luvre),
bien que, pour Cage, 433 demeurait à lévidence,
en dépit de la part quelle accordait à labsence,
une uvre esthétique, appartenant au registre sensible.
(première publication in Musiques daujourdhui,
Actualité en 26 propos, Conseil général de
la Creuse, 1993)