Bruno Guiganti
Présentation
la présence
simultanée de tous les sons audibles aura pour résultat
le bruit blanc, la somme indifférenciée de toutes
les fréquences. Or, ce bruit blanc qui, en bonne logique,
devrait correspondre à un maximum d'information, équivaut
en fait à une information nulle. Notre oreille, privée
de toute indication, n'est même plus capable de faire un
choix. Elle assiste passive et impuissante au spectacle du magma
originel. Il y a donc un seuil au-delà duquel la richesse
d'information se change en "bruit".
Umberto Eco, L'uvre ouverte
Pour une acousophie
Les termes
de "musique expérimentale" et d'"art audio"
sont généralement considérés comme
étant synonymes et interchangeables. En fait, il est difficile
d'identifier précisément un art audio en regard
de son lien historique avec la musique. La musique étant
sonore par essence si l'on peut dire, une fâcheuse habitude
terminologique s'est instaurée, qui rapporte le domaine
entier des phénomènes sonores au domaine musical.
En introduisant
du "bruit" - des sons de la vie quotidienne - dans des
structures compositionnelles qu'il définit comme musicales,
Luigi Russolo, membre du mouvement Futuriste italien, réalise
vers 1913 des uvres basées sur l'assomption que la
totalité des sons émis sont musicaux. Dans l'art
des bruits (l'arte dei rumori, Manifeste Futuriste du 11 mars
1913), il veut "entonner et régler harmoniquement
et rythmiquement ces bruits très variés. Il ne s'agit
pas de détruire les mouvements et les vibrations irrégulières
(de temps et d'intensité) de ces bruits, mais simplement
fixer le degré ou ton de la vibration prédominante.
En effet le bruit se distingue du son par ses vibrations confuses
et irrégulières (quant au temps et à l'intensité).
Chaque bruit a un ton, parfois aussi un accord qui domine sur
l'ensemble de ces vibrations irrégulières"(1).
Chez Russolo, le bruit n'est considéré que pour
ses seules qualités musicales. Il précise plus loin
que "l'art des bruits ne doit pas être limité
à une simple reproduction imitative. L'art des bruits tirera
sa principale faculté d'émotion du plaisir acoustique
spécial que l'artiste obtiendra par des combinaisons de
bruits".
Il nous est
donné ici une définition de la musique qui considère
que tous les bruits organisés sont musicaux. Ce qui, si
nous nous en tenons strictement à ce programme, limite
les possibilités d'un art audio autonome libéré
des structures et des présuppositions attachées
traditionnellement à la composition et à la réception
musicale.
Aussi, en
nous détournant radicalement de cette idée formaliste
que "d'élever tout son à l'état de musique",
nous considérons le musical comme un mode parmi quelques
autres d'organisation et de présentation esthétique
du sonore. Mais cette assertion suscite spontanément la
question d'une définition assurée du musical. Quel
est le sens du terme "musique" lorsque John Cage par
exemple, en voulant rompre avec les valeurs imposées par
les gardiens du phonocentrisme traditionnel, nous dit que "tout
est musique" ? Avant de revenir sur cette question en de
multiples occasions, nous limiterons pour l'instant notre définition
du domaine musical à la structure autoritaire qu'une tradition
occidentale historicisée, universalisée et toujours
bien vivante, nous propose : la traduction des sons en signes
abstraits, structurés pour une classe d'instruments déterminée.
Malgré l'apparition et le développement depuis plus
d'un siècle maintenant de techniques de reproduction et
de diffusion du son qui ont complètement transformé
notre attitude d'écoute, le discours musical ne s'est que
modérément remis en cause. Non seulement une profusion
d'êtres sonores inouïs reste à entendre et à
expérimenter, mais conjointement à cette complexification
de l'audible, notre présence au monde est elle aussi ébranlée
dans l'ordre de l'"ici" et du "maintenant".
Nous pensons à ces expériences, scandaleuses en
terme de présence, qui nous sont devenues familières
comme par exemple la télé-audition d'une émission
radiophonique ou l'écoute différée de l'enregistrement.
Walter Benjamin souligne cette situation lorsqu'il remarque, dans
son texte sur la reproductibilité technique des uvres,
qu'"à la plus parfaite reproduction il manque toujours
quelque chose : l'ici et le maintenant de l'uvre d'art,
- l'unicité de sa présence au lieu où elle
se trouve. C'est à cette présence unique pourtant,
et à elle seule, que se trouve liée toute son histoire"(2).
En terme d'"aisthêsis", avec les systèmes
techniques de médiation du réel, ce sont bien de
nouvelles perceptions qui informent notre corps, dont les conséquences
semblent jusqu'à présent avoir été
peu évaluées.
C'est à
partir et autour de cette perturbation douce, qui n'a donc soulevé
que de très modestes débats théoriques, et
sans théorie générale du son à discuter,
à disputer ou à commenter que nous proposons dans
le cadre de ces essais quelques idées générales
sur l'art audio. Et tout en rapportant sans cesse nos propos à
une critique de l'activité artistique liée à
une critique du contexte d'émergence de l'uvre, c'est
une acou-sophie dont nous aimerions retrouver ici la voix. Une
sagesse de l'écoute qui, éprouvant la démesure
qui va du silence au bruit et du bruit au silence, entretiendrait
l'écho d'une "esthétique de l'existence",
pour reprendre un terme de Foucault. Comment com-prendre, à
partir de la médiatisation progressive de nos expériences
perceptives et leur gangrénation par le bruit blanc des
informations, cette période de mutation majeure de l'humanité
? Avènement d'une période de délaissement
qui, selon Lyotard, est marquée en occident par la fin
des grands discours de légitimation, par l'épuisement
du "dire" en quelque sorte, où "se lamenter
sur la "perte du sens" dans la postmodernité
consiste à regretter que le savoir n'y soit plus narratif
principalement"(3). Il s'agit donc, en réactivant
notre faculté de faire des mondes, de ré-animer
nos intentions d'écoute et de suggérer, par le bruissement
du discours, des manières entendre, afin d'éluder
enfin toute "mésentente" et de recréer
de la dicibilité.