Joachim MONTESSUIS et le chamanisme électronique

José Lesueur

"Je suis étonné de voir à quel point l'ouverture et la tolérance, la curiosité surtout, sont rares dès qu'ils s'agit de sortir de ce que l'on connait." Joachim Montessuis ne pouvait plus simplement synthétiser ce qui motive sa démarche d'éditeur et d'artiste. Depuis le milieu des années 90, il poursuit discrètement son exploration des pratiques sonores selon un double axe : d'abord il cherche à exhiber les intersections entre les différentes plastiques sonores actuelles, des installations d'artistes contemporains au bruitisme en passant par la musique électroacoustique et la poésie sonore. Cette volonté se concrétise dans sa revue CD erratum, qui fait suite à l'organisation de plusieurs concerts-performances. Ensuite il explore les lisières des genres à travers ses productions qui se trouvent être aux frontières de pratiques très diverses, entre poésie sonore et noise électronique. Cet ensemble d'activité crée un autre espace, un "choc des cultures" catalyseur d'énergies et de dynamiques sonores nouvellement conjuguées au sein duquel prime l'échange sur toute autre considération.

Joachim Montessuis a fondé l'association erratum musical en 1994 "pour organiser des concerts/performances à Besançon où il ne se passait rien à l'époque. J'ai trouvé ce terme dans mes notes, après un cours de Michel Giroud." Le nom de Michel Giroud n'est pas inconnu. Fondateur du festival nomade "1000 voix/1000 voies", cet artiste tailleur de mots et de sons, historien de l'art plutôt décalé ("A cette époque, Giroud sortait son couteau à chaque conférence et mordait les mollets des récalcitrants" dixit Montessuis), directeur de Kanal (sans doute la seule revue d'art contemporain dans laquelle on pouvait lire des chroniques de fanzines rock !) raconte l'histoire de l'art plus qu'il ne l'enseigne, la (ra)vive dans ce qu'elle a de plus vivant plus qu'il ne la muséifie. Surtout, il la décloisonne en mettant en perspective la simultanéité de nombreuses expériences, esthétiques et techniques, en poésie, en arts plastiques, en musique...et comment celles-ci se nourissent l'une l'autre. C'est en suivant ses cours à Besançon que Joachim Montessuis se nourrit de tout l'aspect historique de la poésie sonore dont ses propres expérimentations sonores de l'époque sont proches d'instinct. Il rencontre également plusieurs artistes et amis de Michel Giroud. Se succèdent ainsi au garage le Caméléon, le lieu qu'il reprend et améliore avec Yvan Etienne, les concerts de Pierre Mariétan, Etant Donnés, Julien Blaine, Serge Pey, Metamkine, Luc Kerleo, Richard Martel, Henri Chopin "qui s'agitait comme artaud malgré ses 70 ans."

Les bases de la revue se posent et s'imposent. "Après quelques temps, j'ai eu l'idée de faire une édition de tous ces gens sur CD, et la revue erratum est apparue. Sans Giroud, elle n'existerait pas, c'est sûr, ou alors cela m'aurait prit beaucoup plus de temps pour connaitre tous ces pionniers" Le premier numéro de le revue CD Erratum paraît fin 1997 et regroupe en effet des pionniers, issus des sphères de la musique (Pierre Mariétan), de la poésie sonore (Henri Chopin), de la poésie action (Julien Blaine) ou des arts platiques (Esther Ferrer du groupe ZAJ). Il y a aussi des découvertes comme Luc Kerleo, jeune artiste sonore inclassable aux confins de l'électronica et de la sculpture sonore. Dans leurs travaux respectifs, ces artistes se situent au lisières des sphères dans lesquels ils s'inscrivent ou sont reconnus. L'exemple le plus évident est le travail de Henri Chopin, fondateur historique de la poésie sonore dans son versant le plus musical, une poésie de souffles et de l'énergie pure, par delà les mots et le sens, qui se concrétise grâce aux apports technologiques du magnétophone (tout vrai langage est incompréhensible disait Antonin Artaud). "L'idée clé est le décloisonnement. Sortir les participants de leurs milieux respectifs ayant chacun leur code, leur chef de file et leurs références. (...) Ce qui me motive vraiment est de trouver et de réunir des individus ayant une expérience globale et non divisible, une approche transdisciplinaire."Que la revue soit nommée en référence à la première pièce de musique aléatoire, réalisée par un artiste issu des arts plastiques (Marcel Duchamp, bien sûr) prend tout son sens, surtout que Marcel Duchamp exerce une influence considérable qui dépasse de loin les seuls arts plastiques, amorçant dès le début du siècle cette transversalité prolongée par des artistes tel que John Cage, le plus emblématique.

Le deuxième numéro, paru en 1999, confirme le parti-pris sous-tendu dans le premier : Joachim Montessuis y réunit des artistes connus ou non, dont les différences esthétiques sont grandes. Ce qui donne une impression de "culture bigarrée". Ainsi, plus que de témoigner d'un éclatement des genres "qui se divisent souvent en sous-genres plus petits qui remettent le débat sur les rails", l'objectif de la revue est de faire se côtoyer sur un même plan toutes ces pratiques sonores transversales; ce qui est encore le meilleur moyen de faire apparaitre la singularité du langage de chaque artiste autant que de faire apparaître les convergences de ceux-ci souvent plus théoriques et culturelles qu'esthétiques. La revue n'est donc pas conceptuelle mais se veut un témoignage d'un état des lieux de la pratique du son exhibé dans ses différentes conjugaisons. "Comment se fabrique un numéro ? je fais des propositions et je récolte. C'est aussi simple que cela. Très souvent, une proposition surgit spontanément après une rencontre. Le contact humain prédomine mais ce n'est pas une règle. (...) Je choisis non pas ce qui me plait, même si cela joue aussi, mais des gens qui ont un trait commun dans le décalage tout en ayant une importance dans leurs milieux respectifs. J'essaie de trouver un équilibre, une homogénéité, voire de lui [à erratum] donner un sens, presque narratif. Les erratum s'écoutent comme on regarde un film..." avec intrigue et dénouement, sensations et réflexion !

Toute ces préoccupations se retouvent dans le travail de Joachim Montessuis, où des dynamiques très diverses se trouvent confontés les unes aux autres. Ses premières expériences sonores sont des pièces très dures de cris et hurlements complètement destructurés et démultipliés, des collages très fragmentés et bruts assez hystériques, assez proches par intuition de la poésie sonore, dans sa forme et ses références (Brion Gysin, Mathieu Messagier, Dufrène...) comme en témoigne "qui a allumé le truc réel", la première k7 à véritablement circuler en 1996. Cependant, il ne se sent pas affilié à elle, lui montrant à l'occasion peu de respect. "J'écris, je fais du son, je crie ce que j'écris et cela sonne. La poésie sonore est un terme à la mode en ce moment et devient un peu fourre-tout. Je ne suis jamais parti d'une base de travail en me disant que j'allais faire une pièce de poésie sonore. J'ai fait et je fais des choses qui font partie de ses extensions, des productions liée à une intuition et à un inconscient qui m'échappent. (...) Je me sens proche de ce milieu, c'est certain mais mes productions se trouvent être à cheval sur plusieurs choses..."

Les travaux de Joachim Montessuis sont effectivement inclassables, oscillant entre musique bruitiste et poésie sonore. Encore cette musique là serait autant de la "bleep music", de la "click electronica" que du harsh-noise ou du free bruitiste et cette poésie sonore se situerait bien au delà des mots. Quand on le somme de qualifier son travail, il invente, non sans humour, de nouveaux termes ou choisit le plus flou. "Je déteste les définitions mais à choisir, je prendrais l'option poète car elle inclut tout. Poète ce n'est pas seulement écrire de la poésie, c'est relier perpétuellement les choses entre elles. (...) J'ai trouvé un terme qui me convient : électroralité. Le lien entre cette poésie orale qui me parle et l'électronique au sens d'une pensée poétique du sonore. Je ne suis pas musicien. Donc je pourrais peut-être dire que je suis un poetechnoiser ?". Ni musicien ni tout à fait poète donc... mais ses pièces sont traversées de toutes les dynamiques de ces disciplines. "Je travaille sur ordinateur depuis toujours avec toute la palette imaginable des outils actuels - pro tools, max msp, metasynth etc - et de deux facons : très lentement et très rapidement. J'accumule toutes sortes de choses (synthèses électroniques, voix enregitrées, traitements) pendant des mois, très calmement. Et l'assemblage du puzzle se fait en un temps très court. Une vraie cuisine ! rapport de temps : un an de préparation/5 jours de cuisson. Je découvre le plat avec stupeur !"

C'est dans cette dynamique de travail liée à des instincts, des intuitions plus qu'à la sphère dans laquelle vont s'inscrire ses pièces qu'il cherche à trouver sa langue, "Je théorise après. Par théoriser j'entends surtout définir les termes qui vont me permettre de comprendre ce que j'ai fait". En cela, son oeuvre relève plus du processus que du concept. On est dans le faire (poesis) avant toute chose et c'est le corps, la chair qui s'exprime. Cela se ressent fortement à l'écoute de ses oeuvres, où des sons électroniques durs et très abstraits prennent une dimension chamanique, quasi hypnotique, en ce sens très humaine. Il rend vivante l'électronique et l'humanise par toute une série d'interventions techniques mais aussi par ses sources sonores (souvent sa propre voix disant ses textes aux fortes influences amérindiennes, une poésie animiste faisant appels aux éléments).

Cette voie/x de traverse qu'il explore prends d'ailleurs toute son ampleur en concert, ou la dimension humaine et organique de son travail électronique se dessine avec encore plus d'évidence, tout autant qu'une énergie presque rock. "Ce que je fais prend toute son ampleur en concert.

Rocker ? hacker sonore plutôt, au sens où j'aime bien repousser les limites... en live ça peut aller jusqu'à un certain délire : écroulement apocalyptique." Les lives de Joachim Montessuis sont comparables à ceux de borbetomagus : un crescendo bruitiste toujours plus extrême où toutes les sources sonores, live ou préenregistrées se noient, se pénètrent dans une sorte d'extase bruitiste où les sons vont gagner encore une dimension : l'image qu'ils offrent, qui est celle que leur imprime Joachim Montessuis avec son corps gesticulant, en transe, avec en fond visuel la formidable énergie dégagée par les explosions d'un soleil.

Ainsi mots, musique, bruit, image et geste se trouvent unis dans un seul et même plan, toutes ces dimensions s'interpénétrant pour former une totalité comparable à un nouvel espace artistique où prime la vie et l'expérience dans le sens où ce son là est éphémère, priviligie l'immédiateté des sensations et demande la complicité des auditeurs. Ce qui explique le rareté de ses publications.
"Ca ne m'interesse pas tellement et je n'ai jamais cultivé la surenchère car je trouve la production actuelle trop fournie ce qui la rend superficielle. (...) Une réduction CD ne me convient pas trop [en effet, les pièces de JM sont diffusés par voies multiphoniques. ndr]. Malgré cela je sors des choses adaptées au format cd, et je travaille beaucoup à leur donner un volume et un espace de force assez difficile à obtenir généralement pour des choses ayant des variations de volume extrêmes". Comme un sculpteur de sons.
Cet espace sonore qu'il invente, cette facette singulière des ouvertures artistiques du XXème siècle, se trouve encore appuyé par les projets de collaborations de Joachim Montessuis, toutes placées sous le signe des rencontres improbables. La première est un enregistrement à paraître sur erratum en 2001 avec Serge Pey. "Serge Pey est un des mammouths de la poésie orale et sonore. C'est une collaboration très fertile : la rencontre de nos transes, celle de sa poésie orale d'action - aux racines ancestrales et aux accents chamaniques, archaiques et chthoniens - avec ma poésie électronique et bruitiste." Serge Pey est un pilier incontournable de la poésie contemporaine et lui même emprunte dans son travail autant à la beat generation qu'à la poésie amérindienne traditionnelle.

Le second projet est une collaboration avec Emmanuel During, "... c'est le fils de Jean During qui est un des grands spécialistes des musiques d'Asie Mineure (Ocora lui doit beaucoup pour ses enregistrements) qui travaille autant sur la théorie et l'histoire des musiques orientales que sur leur contexte culturel et spirituel. Emmanuel compose sur ordinateur et joue très bien de multiples instruments traditionnels. Il est inconnu des milieux poétiques, indus, techno et electro mais les filiations ne sont pas loin. Nous allons faire un CD de transes, issues de deux mondes : orient/occident. Entre les transes minimales du Baloutchistan et l'extase bruitiste, sur fond de rythmiques obsessionnelles."

Finalement, on pourrait rapprocher la démarche artistique de Joachim Montessuis de celles que Arnaud Labelle-Rojoux a "empilé" sous la notion de "musique extramusicale". Une musique qui relève d'un au delà des critères de jugements musicaux classiques. Tout en demeurant musique. Une musique qui n'appartient pas au champ strict de celle-ci. Une pratique qui inclut le geste, la spatialisation et les apports visuels, que l'oreille percoit dans cette globalité, comme une musique à voir autant qu'à entendre. De sorte qu'elle sape les repères, le sens parce qu'elle est une forme sans forme, ou plutôt que ses formes sont infinies et en mouvement. Dans les lisières des genres, dans l'expérimentation de leur dépassement. Si Arnaud Labelle-Rojoux illustre son propos en citant des artistes relativement "officiels" ou cannonisés par l'histoire (John Cage, Fluxus, Gilbert & Georges, Christian Boltanski...), il n'en reste pas moins vrai et pertinent dans l'ensemble des pratiques de l'art audio, quelles que soient les sphères. D'autant plus que ces ouvertures théoriques et pratiques, qui rendent chaque notion de genre toujours plus labile et inscernable sont la conséquence de faits qui n'ont eux mêmes que peu de choses à voir avec l'art comme il pouvait encore être compris au XIX ème siècle : le progrès technologique, l'accélération de l'information, l'apparition et la disparition des idéologies révolutionnaires, les évènements politiques... toutes ces dimensions ont perturbés et influés notre manière de percevoir, de faire, de comprendre le monde. C'est particulièrement bien relevé dans la succinte chronologie de la compilation end-id (sur digital narcis) où les évènements musicaux marquants du siècle sont présentés en vis-à-vis des innovations technologiques (téléphone, système midi...), militaires (bombe atomique, guerre mondiale...) et des évènements politiques (établissement de la république populaire de chine, disparition de l'URSS...). Ainsi elle montre comment apparaissent et sont rendues possibles les nouvelles idées et approches musicales.

L'oeuvre de Joachim Montessuis, autant que son travail avec la revue erratum, est évidemment inscrite dans cette histoire, qui si elle n'est pas ignorée n'est pas un boulet. Son approche, fondée sur l'échange et le primat de l'expérience, de la sensibilité, donc assez irrévérencieuse par nature envers toute histoire établie, contribue à semer un désordre dans les champs qu'il investit en y invoquant de nouvelles forces. Mais c'est cette "monstruosité" qui fait que l'ART ("...ce qui rend la vie plus intéressante que l'art" disait Robert Filliou) est encore possible.

publications :
• mirror/rorrim in opérettes d'artistes (CD station mir, 1998)
avec Tom Johnson, Henri Chopin, Pierre Bastien, Charlemagne Palestine, Jacques Donguy...
• l'art du christ in doc(k)s son (livre + 2 cd's, éditions nèpe/akhenaton, 1998) avec Christof Mignone, Pierre-André Arcand, Klimperei, Serge Pey, Brion Gysin, Javier Ariza...
• 12 passions radicales d'octave in coffret III des archives dissipées consacrées à Charles Fourier (CD montagne froide, 1999)
• La communion des saints sur une idée de Michel Collet in erratum #2 (CD erratum musical 1999) avec Jerôme Noetinger, Bernard Heidsieck, Eric Cordier, Paul Panhuysen, Eleonore Bak...
• compost in tongue! vol.I (c90 naninani. coll. pitface workers, 1999) avec Donguy, Heidsieck, Tarkos, Osaka bondage, Jean-Pierre Bobillot, Robinet...
• dreamachine/medinasearch in music for dreamachine (cd + cdrom optical sound, 2000) avec ultra milkmaids, vance orchestra, ramuncho matta, aspic, servovalve, fred bigot...
• Nierica avec Serge Pey (CD erratum musical, 2000)

Article paru dans la revue Fear Drop, Juillet 2000.