Exposition proposée dans le cadre de la 8è Biennale d’art contemporain Art Grandeur Nature 2006 « Mutations urbaines », organisée par le Conseil général de la Seine-Saint-Denis. www.art-grandeur-nature.com
Glocalisation, espaces en découvertes et en interactions
Réserves & garnisons
de Simon Boudvin
Signal/bruit
de Jessica Label
Le monde contemporain se modifie en profondeur sinon de façon irréversible. Une nouvelle société émerge. Ces transformations créent de nouvelles formes de vie en société et, par induction, de nouveaux modes de symbolisation et de représentations.
Ainsi l’urbain devient le mode de vie standard de la moitié des humains. Mais cela ne veut pas dire que toutes les stratégies urbaines se ressemblent ni que l’on sache comment va se préserver ce qui est sans prix, cette qualité du vivre ensemble qu’on appelle aussi l’« urbanité ».
L’uniformisation du global
En 1996, Saskia Sassen faisait de Londres, Tokyo et New York, les modèles de la « ville globale », une position d’exception due à la conjonction de leur puissance économique et de leur capacité à utiliser le « maillage » des réseaux d’information. D’autres villes, dont Paris, ont depuis rejoint cette triade et forment les noeuds par lesquels passe cette mondialisation, perçue, plus souvent, comme un effet de la révolution technologique sur le « capitalisme déterritorialisé », que comme son autre versant : la constitution d’une « société en réseaux », à l’échelle planétaire.
Mondialisation, qui engendre des peurs justifiées d’homogénéisation, de standardisation du globe, de globalisation donc. Cette globalisation est dénoncée à juste titre pour les dangers qu’elle représente. La création d’une uniformisation dans nos façons de vivre illustrée par ces villes qui poussent partout dans le monde, sur des schémas de compatibilité urbanistique : nouveaux espaces fonciers gagnés sur la campagne ou la pauvreté, planification des transports matériels et immatériels, accessibilité des centres d’affaires, besoins de stockage, etc.
Il faut néanmoins se souvenir que l’attitude globalisante n’est pas nouvelle. Il y a un siècle, une certaine élite occidentale, se réclamant de l’exotisme s’est mise à voyager, pour se dépayser et se comparer aux autres cultures, et leur appliquer ses propres critères de valeur. Ainsi les droits de l’homme et le modèle démocratique ont fait leur chemin sur la planète en même temps qu’une nouvelle forme d’intolérance à tout ce qui choque nos valeurs devenant même « politiquement incorrect ».
Chaque jours de nouveaux murs, de nouvelles frontières poussent dans un monde exacerbé par la confrontation radicale et en temps direct de ses oppositions ou malentendus. Notre perception du monde actuel est plutôt celle d’une vision kaléîdoscopique fragmentée en des myriades de facettes bien que forcément articulée autour d’un axe unique alors qu’on ne sait pas très bien ce qui en fait l’unité. Faute de pouvoir rassembler notre diversité autour d’une super-structure englobante (comme par exemple une croyance spirituelle) nous devenons de médiocres spectateurs de plus en plus protégés des chocs par nos voies d’accès réservées, nos « sas », et nos écrans qui diffusent des informations filtrées pour les explorateurs à zéro risque que nous sommes devenus.
Le symbole de la globalisation c’est la vision en orbite mise à la portée de tous par Google Earth qui nous transporte à la demande sur une parcelle du territoire mondial pour repérer notre prochain lieu de vacances par exemple ou nous sortir d’un embouteillage automobile. C’est aussi, au pire, la menace d’un pouvoir autocratique mondial pourvu des moyens de surveillance et de régulation absolus de nos destinées.
Notre difficulté à conceptualiser ce nouvel espace se manifeste ainsi quand nous appelons un de nos multiples et prothétiques « opérateurs » et que nous pensons rarement à demander dans quelle partie du monde le « call center » est situé.
Sommes-nous vraiment en position d’aller à la rencontre de l’autre alors que s’offrent à nous tant de miroirs de nous-même ? Etres mobiles, connaissons-nous encore le plaisir du voyageur, ou avons-nous à jamais basculé dans le statut standard du touriste à la recherche d’un exotisme fabriqué à rebours de la figure de l’exot définie par Victor Segalen ? Ne savons-nous pas que si nous vivions pour de vrai dans la cathédrale de verre bien aménagée que la modernité n’a cessé de rêver, c’est l’ennui qui aurait le dernier mot, comme le signalait déjà il y a 150 ans Baudelaire ? Ou comme le décrit Bernard Stiegler , que ce serait une sorte de saturation due à un trop plein de sollicitations, entraînant une « désindividuation » et au final la grande « misère symbolique » de notre époque hyperindustrielle.
Le processus du glocal
Pour notre esprit cartésien, le verbe globaliser est synonyme de tout englober. Cette illusion nous aveugle et dissimule les différenciations simultanément à l’oeuvre. La réalité est beaucoup plus complexe et se combine à d’autres facteurs. Si bien qu’on s’accorde pour penser que « dans le même mouvement, où elle semble d’une certaine manière « homogénéiser » les pratiques et les statuts en diffusant partout les mêmes objets, les mêmes références, et à peu près les mêmes modes d’organisation, la globalisation élargit aussi de façon inédite la palette dans laquelle les individus, les groupes, les organisations, puisent pour faire leurs choix et développer leurs spécificités. » Idem pour les urbanistes et les architectes qui, s’ils ont l’intelligence de prendre en compte le contexte, sont comme l’artiste contemporain dont l’œuvre naît dans la rencontre avec ce qui l’entoure, avec les conditions de production et de réalisation, et à partir d’un projet qui lui est propre.
Ainsi plusieurs intellectuels de la fin du XXe siècle ont ouvert une autre voie : celle du « glocal ». Le glocal est une contraction dans laquelle une identité globale se définit tout en maintenant les diversités. Pour les sociologues Roland Robertson , ou Anthony Giddens, la culture globale ne peut être considérée comme monolithique, ou unifiée par l’intégration des cultures locales, mais comme un phénomène contradictoire qui crée une relation dialectique entre le global et le local. Pour Robertson, le glocal est « l’universalisation du particulier et la particularisation de l’universel ». Ce serait cette sorte de négociation dynamique entre les éléments du global et les stratégies du local qui permettrait de se construire son identité. L’identité est un processus permanent qui permet au sujet de construire le sens de ce qu’il vit. Dans la glocalisation, l’organisation du lien social n’est plus seulement régulée par l’État « local » mais dépend aussi des institutions mondiales et de la structuration des nouveaux liens sociaux que tisse la « société des réseaux ».
Paradoxalement, le glocal n’est possible que si les identités sont suffisamment fortes pour supporter la mixité des cultures et des types de pouvoir.
Mais ce qui s’oppose à ce nouveau dynamisme, c’est entre autre la peur de perdre ou l’appétit du pouvoir, qui maintient nos « hyper-contemporains » dans l’individualisme et le repli. Cette attitude pousse à considérer que « le fait de vivre en société est un contexte, pas une responsabilité. Ce qui compte c’est la relation de soi avec le monde (et non l’inverse), c’est de ne pas être entravé dans la saisie des opportunités. »
Esthétiques du glocal
Appréhender les changements actuels, et se les réapproprier dans des formes et des langages artistiques constitue la recherche de Synesthésie qui dans cette 8e Biennale Art grandeur présente avec l’exposition Vision d’aires deux oeuvres créées pour un espace public en pleine expansion, quoique difficile à appréhender, celui du web.
Les questions de l’espace public, et de la transformation de sa perception sont abordées dans cette exposition. Plus que la ville, c’est le territoire de la Seine Saint-Denis, l’une des dernières réserves foncières de la périphérie parisienne, qui a servi de matrice aux deux artistes convoqués. Le passage de l’art à l’interactivité est une étape difficile que les artistes déployant en parallèle plusieurs champs de recherche abordent plus facilement. C’est le cas de Jessica Label et de Simon Boudvin.
Avec ces deux oeuvres, se trouvent réunies deux relations au monde qui vont se recombiner dans la simultanéité, la coprésence, les tendances particularisantes et universalisantes.
Déjà dans une exposition organisée en 1991, le commissaire d’exposition Timothy Nye constatait que « les représentations contemporaines de la ville et leur utilisation de l’espace public(...) témoignent d’une conceptualisation croissante de l’espace ».
Par des changements d’échelle et de perception, Simon Boudvin et Jessica Label insufflent une part de subjectivité nécessaire à notre approche de plus en plus cognitive de la vie en société.
Simon Boudvin en créant à partir du global des stratifications, niches où la lenteur, et les possibilités d’évasion hors des nouveaux clichés résistent à l’appropriation brutale du représenté. Jessica Label en glocalisant un territoire pour le transformer en objet interagissant, de façon cocasse, avec le tout.
Anne-Marie Morice, commissaire de l’exposition Vision d’Aires
Jessica Label
Signal / Bruit, 2006
Jessica Label est architecte, elle a conçu un grand nombre de logements à Paris, et est à l’origine de l’atelier d’architecture IN/ON.
Elle ne conçoit pas l’espace comme un tout unifié et s’inspire beaucoup de systèmes, comme ceux du tricot ou du jeu de go, pour étudier leurs comportements. L’aléatoire et le ludique sont intégrés à sa recherche expérimentale qui tient compte des relations et des évolutions. IN/On réalise des story-board, afin de prévoir les utilisations les plus probables d’un espace et d’anticiper des modes de vies futurs, comme autant de scénarios qui permettront au bâtiment d’évoluer dans le temps.
Avec Signal/Bruit, Jessica Label propose une forme programmatique originale pour visualiser des données empiriques, statistiques, locales, nationales ou mondiales en partant de la carte du département de la Seine Saint-Denis.
Il s’agit d’une méthode originale consistant à analyser les corrélations et à créer des équivalences. Des lieux emblématiques réagissent à des questions en apportant des réponses visuelles qui prennent en compte leur spécificité (la jauge du public du Stade de France, le volume de la Basilique de Saint-Denis, le chiffre d’affaires par semaine du marché aux puces de Saint-Ouen...).
Dans le phénomène de glocalisation, les statistiques participent à l’articulation des deux pôles (l’individuel et l’universel) et mettent un semblant d’ordre dans le chaos de la complexité inépuisable de l’activité humaine. Mais si « Les outils statistiques permettent de découvrir ou de créer des êtres sur lesquels prendre appui pour décrire le monde et agir sur lui », elles ne sont pas incontestables. « De ces objets, on peut dire à la fois qu’ils sont réels et qu’ils ont été construits, dès lors qu’ils sont repris dans d’autres assemblages et circulent tels quels coupés de leurs genèses, ce qui est après tout le lot de beaucoup de produits. »
Signal/Bruit est une œuvre interactive qui joue sur la superposition des réseaux. L’œuvre met en correspondance un territoire local (le département de la Seine Saint-Denis), avec des informations globales sur la culture, l’écologie, la religion...
Ces données chiffrées sont représentées par des lieux types du département (sa basilique ou l’aéroport Charles de Gaulle). A chaque réponse, ces symboles apparaissent de manière aléatoire sur le territoire, jusqu’à le recouvrir totalement.
Signal/Bruit renvoit au rapport qualitatif entre la transmission d’une information, et son entrave par les effets de saturation. Dans cette œuvre la prolifération virtuelle de l’information se substitue à la manière de concevoir l’urbanisation d’un territoire. Contre une logique du quadrillage, l’espace s’envisage comme un réseau reliant des points les uns aux autres.
Simon Boudvin
Réserves & Garnisons, 2006
Simon Boudvin qui a une double formation de plasticien et d’architecte crée des images hybrides de bâtiments standards dont il détourne les fonctions pour leur attribuer le statut de sculpture ready made.. Toutefois, les anomalies proposées par l’artiste ne sont pas loin de la réalité : urbanisation irréfléchie, paysages défigurés, habitats scabreux forment aussi notre panorama quotidien.
Avec le titre Réserves & Garnisons Simon Boudvin évoque les deux grands pôles de recherche dont doit tenir compte l’architecte, le contenant (la garnison) et le contenu (la réserve), le gros oeuvre et le décoratif, les structures et les « garnitures ». Le projet s’attache à un vestige de l’époque industrielle, le château d’eau, dont restent quelques spécimens en Seine Saint-Denis et ailleurs. L’architecture industrielle est l’une des premières à s’être mondialisée. Selon leur type d’activité, les unités de construction des usines se ressemblent d’un point à l’autre du globe par leurs matériaux et par leurs formes de constructions standardisées. Coupés des fonctions qui les avaient générés, déchus de leurs activités, ces bâtiments qui ont fait l’orgueil de la modernité ne servent plus à rien. Ils deviennent des formes génériques, des lieux propices à la fiction à la manière des ruines qui au 19e siècle inspirèrent les romantiques.
Le dispositif créé par Simon Boudvin replace ces ancêtres dans un tout nouveau contexte. Puisqu’on les découvre en « arrivant du ciel » puis en suivant les rails du chemin de fer qui relie Pantin à Bobigny.
Hanna Arendt pensait qu'un événement survenu en 1957 avait changé à jamais la condition humaine : un satellite soviétique en orbite autour de la Terre transmettait des photos de la Terre comme elle n'avait jamais été vue auparavant. Elle en conclut que l’homme est désormais en interaction avec un ensemble qui le dépasse et dont il ne peut s’échapper.
A notre époque effectivement, la science et la technique ont pris une telle importance que Simon Boudvin, comme beaucoup d’artistes de sa génération, estime que nous sommes déjà immergés dans ce que les grands classiques de la science fiction décrivaient comme un futur probable, même si nous ne le voyons pas. D’où cette impression, en appelant par le geste l’image hors champ, que nous arpentons une « zone » comme celle du film Stalker de Tarkovski, un entre-deux équivoque, une vraie friche de nature rebelle. Nous nous engageons quasi-furtivement dans un voyage réenchanté, oubliant vite notre position omniprésente initiale pour arpenter la jachère et nous arrêter sur les images de ces étranges édifices qui s’élèvent dans des cieux chargés d’orage. Mutés en des objets d’architecture sans finalité, clonés avec des équipements rapportés comme les éléments d’un radar, l’escalier en béton de la friche Mozinor de Montreuil, un globe d’observatoire, un parc d’automobiles aux reflets métalliques, des sédiments. Des indices multiples nous font admettre cette cohabitation du vrai et du faux qui nous amène aux limites du probable sans nous faire déboucher sur l’impossible.
Des châteaux d’eau qui subsistent dans le paysage comme des enveloppes vides, propices à de nouvelles interprétations.
L’œuvre présentée en ligne est accessible par une page d’accueil qui reprend le graphisme des couvertures de la collection Présence du Futur. On se projette ensuite, à travers les nuages, sur le territoire où sont localisés les châteaux d’eau. Simon Boudvin a recomposé méticuleusement ses images à partir de prélèvements architecturaux (escaliers, antennes paraboliques, cabine extraite d’un bâtiment de la NASA, dôme futuriste) pour qu’ils s’accordent avec les textures et l’échelle du bâtiment existant. Le contexte même de la prise de vue été a modifié par des ajouts de terrains vagues et de végétation. La teinte gris-bleu des images produit une ambiance fin du monde accentuée par la beauté énigmatique des châteaux d’eau. Il semble que ces architectures hybrides surgissent d’un futur abandonné.
Saskia SASSEN, La ville globale. New York, Londres, Tokyo, trad. , Paris, Editions Descartes & Compagnie,1996.
Manuel Castells, Le pouvoir de l’identité, 1997, trad française Fayard
Victor Segalen, dans ses Notes sur l’Exotisme, 1910, définissait l’exot comme celui qui perçoit: « la notion du différent, la perception du Divers, la connaissance que quelque chose n’est pas soi-même. »
De la misère symbolique 1. L'époque hyperindustrielle (mars 2004)
De la misère symbolique 2. La catastrophè du sensible, avril 2005.
Editions Galilée
François Ascher, Les nouveaux principes de l’urbanisme, 2001, Editions de L’aube (collection poche essai)
Roland Robertson et William R. Garrett, Religion and Global Order, 1991, New York Parangon Hoouse
Anthony Giddens, Modernity and Self-Identity : Self and Society iin the La Modern Age, Cambridge, Polity Press
Alain Bourdin, Directeur du Laboratoire Théorie des Mutations Urbaines (LTMU), Institut Français d’Urbanisme
Catalogue de l’exposition « The Power of the City », montrée au Whitney Museum de New York en 1991