|

Constat
Un éditeur
papier étant, malgré lui, devenu un gestionnaire,
un lecteur papivore étant, contre sa volonté, un consommateur,
un auteur papier, c'est comme ça, étant présentable
en tant qu'icône,
sa disparition provoquant une mise en place récurrente des nouveautés,
la nouveauté servant à injecter artificiellement de l'euphorie
sur le marché,
le principe de rotation des stocks de livres étant basé
sur
l'amnésie joyeuse,
la prolifération culturelle faisant tourner à vide un système
d'exploitation rentable,
est-ce
qu'il ne serait pas souhaitable que la littérature change de
support, donc de forme, donc renouvelle son intérêt, et
par là même rajeunisse son lectorat, le diversifie?
Et si les auteurs du 3e millénaire, habitués désormais
à lire sur écran parce que nés avec les technologies
hypermédias, changeaient naturellement la base même des
conditions d'édition, de production, de diffusion, de fabrication
de ce qu'aujourd'hui on appelle "Livre".
Wor[l]d wi[l]de web, le
cadeau du siècle
Le wor[l]d wi[l]de web, ou encore le W3, est le cadeau du XXe
siècle finissant pour toute une génération ayant
un peu trop tout lu, revu, ou plutôt en attente de découvertes.
Quelques écrivains n'ont pas confondu Gadget et Transformateur
de littérature, ils ont remercié la fée Numérique
de leur avoir offert... quoi ? Là est la question qu'avec curiosité,
tolérance, apprentissage, nous nous posons. Nous ? Qui ? Le W3
serait une affaire de génération ? Qu'importe les stéréotypes,
les ségrégations, les préjugés dont certains
s'encombrent. L'élan "nous" a fait décoller.
Quelques écrivains, après avoir assimilé quelques
théories franco-américaines sur la connexion littérature
et informatique, observé quelques HTX -uvres HyperTeXtuelles-,
ont apprécié qu'il n'y ait pas vraiment de modèles
et références, pas encore de réseaux hiérarchisés
sur le Réseau Internet où se créent spontanément
de nouvelles communautés artistiques.
Désormais des expériences HTX sont en cours d'élaboration
partout dans le monde, écrivains rencontrent plasticiens, infographistes,
sur une plate-forme de dialogues avec informaticiens prêts à
partager leurs compétences. Technoécrivains, universitaires,
critiques, redonnent à la littérature un aspect de recherche
fondamentale. Il semble que, pour en avoir le cur net, nous sommes
tous en attente de voir ce médium propulser des arts spécifiques.
Les autres intérêts du support W3 sont les suivants : les
coûts de production, de diffusion, de réception sont moindres
en comparaison à ceux de l'impression. Son impact est d'un clic
de souris planétaire. Les possibilités de stockage en
ligne sont "infinies", leur durée d'exposition se situant
dans un espace-temps de mémoire numérique. Enfin, à
la différence de l'imprimerie, la consultation des créations
en ligne est -pour l'instant...- immédiatement accessible au
plus grand nombre.
On peut toujours dire qu'il est vrai que peu nombreux sont ceux qui
disposent d'un ordinateur connecté, que la francophonie, par
exemple, est limitée. On peut toujours trouver des arguments
critiques sans étincelles, conservateurs, peu éclairés.
L'HTX -la littérature Hypertexte- sera donc écrite
par un techno-écrivain qui pourrait, pour commencer son initiation
à l'écriture multimédia, travailler sur le support
W3, et cela également, parce que les installations [immersion
dans un environnement textuel proposant une lecture sensorielle avec
capteurs interactifs et casque de vision 3D... ] sont encore trop expérimentales
et onéreuses.
HTX
sur W3
L'HTX consultable par le réseau ou disponible
sur un support matériel [aujourd'hui le cd-roman et le
livre électronique, demain le dvd-roman et l'écran
pliable aussi léger qu'une feuille de Vélin], ne peut
que redonner virginité et utopies à la création
littéraire. Sa nouveauté stimule en effet la créativité
des ingénieurs, des chercheurs, des artistes.
Publier sur le W3 une autre littérature, une littérature
numérique, qu'ici on appelle HTX doit se concevoir, entre
autre arguments, comme une réponse à la diffusion semble-t-il
saturée de l'édition traditionnelle, à la fausse
mass-médiatisation, et au multi-pilonnage systématique
de la plupart des livres papiers, tout cela étant nécessaire à une économie
de l'industrie du loisir dans lequel s'inscrit, désormais ou peut-être
comme depuis toujours qu'importe, le livre.
Des écrivains classiques pourront utiliser le W3, comme simple
support de leurs textes qu'ils souhaitent faire lire au plus grand nombre,
mais les enjeux du support numérique sont bien entendu formels
ne serait-ce qu'en raison de la structure hypertextuelle du récit
numérique, de ses possibilités arborescentes, combinatoires,
aléatoires, génératives... mais encore hypermédia
[visuelles, sonores, graphiques...].
Loi no. 0010101001
Je répète 0010101001. Répétez après
moi, la numérisation binaire n'est pas répétitive.
Je répète l'HTX la plus intéressante n'est
pas le fait de la numérisation systématique de livres
écrits pour le support papier, mais celle provenant de la création
d'une écriture numérique.
Mot de la fin sur l'édition
Evidemment, les HTX en ligne, ou le cd-roman, ne
transformeront pas le livre papier à consommer avant date périmée.
Nous sommes dans un système éditorial -papier ou numérique-
dont les valeurs vitales étaient, sont et seront inévitablement
marchandes, les stratégies marketing, les enjeux concurrentiels.
On peut donc, dès à présent, prévoir que
les e-éditeurs vont bientôt lancer de faux produits, des
sous-HTX.
La preuve sur le Net dès aujourd'hui : en quoi, un roman participatif,
initié par un éditeur renommé, labelisé
par un auteur à gros tirage, avec participation d'internautes
de bonne volonté, est profondément expérimental
? Il s'agit là tout simplement d'un acte généreux
qui prouve la passion pour l'écrit que partage tout un chacun
et cela alors que la littérature semblait désacralisée.
Cd-rom d'auteur mon cul !, dit
Zazie
Dès sa création, le cd-rom [exception pour les
jeux] est un échec commercial annoncé. Pourquoi ? Parce
que précisément avec le titre "cd-rom d'auteurs"
est vendu un programme qui transforme toute innovation sans compromis
en référence consensuelle. Vite, il faut rentabiliser
le titre très vite, si vite que les cd-roms d'auteurs ont été
immédiatement remplacés par des titres "ludo-culturels",
au pire des cas "ludo-éducatifs". Exemple de chef-d'uvre
gravé sur une galette : une encyclopédie. Une encyclopédie
incomplète à l'interface enfantine et à l'interactivité
obligée, le tout emballé dans une stratégie marketing
qui ne leurre personne. La preuve en est. Il n'y a que Puppet Motel
de Laurie Anderson, Amitious Bitch de Marita Liulia, + 5,2 galettes,
qui ont ouvert des pistes soigneusement barrées. Merci quand
même.
Argumentaire pour rassurer l'Académie
Les enjeux de l'HTX sont formels ? C'est à
dire littéralement littéraires ? Mais oui, le technoécrivain
qui a mis ses textes sur le Wor[l]d Wi[l]de Web sait que le potentiel
de ce nouveau support est autre qu'une efficace formule de diffusion
de masse et d'auto-promotion planétaire.
L'HTX demande une élaboration précise de la structure
narrative qui s'exprime dans un contexte environnemental graphique soigné,
inventif, qui prolonge le texte. Et cela en plus, de ce qui fait un
livre traditionnel : sujets, personnages, intrigues, scénario,
registre, style etc. La Bande Dessinée, la publicité,
l'habillage télévisuel et cette nouvelle e-littérature
se posent des questions esthétiques similaires.
Genre
Quoi de plus enthousiasmant pour un jeune auteur à la
fois nourri voire étranglé par tant chefs-d'uvre
littéraires que de participer à l'élaboration d'un
nouveau "genre"... ? Cette question a été posée en 1994 par
l'universitaire Jean Clément qui, lors d'un colloque à la Sorbonne,
rendait compte notamment d'un certain nombre d'hypertextes numériques
commis dès le début des années 80, comme par hasard, essentiellement
aux Etats-Unis. Nous avions l'habitude d'avoir 10 ans de retard avec
ce qu'il se passe "en Amérique", comme on disait à l'époque, nous en
avons maintenant au moins 20. Bravo, on progresse.
Mais la littérature numérique, cet HTX, sera-t-elle
un "genre" ? N'est-ce pas un peu réducteur de dire
"genre", genre quoi ? Est-ce que l'on va continuer à
caser les techno-auteurs dans des genres [de même qu'on le faisait
avec le poète au rebut, le théâtreux désuet,
le pamphlétaire bêtement cynique, le gentil conteur, le
sous-novelliste, le romancier sans lecteurs...] ? N'assiste-t-on pas
à l'émergence d'un e-littérature multimédia
qui peut, voire qui doit, fonctionnellement englober tous les genres,
comme, du reste, l'ont fait les grands romans des siècles passés.
Mise à l'index des possibles
impossibles
Remarque liminaire : Quand le niveau littéraire en France s'élève,
l'écriture est gonflée comme une bonne grosse baudruche
qui divertit la petite élite des lettrés.
Auteurs conceptuels -c'est une marque de fabrique française-
ayant le privilège de n'être pas traduits jugés
intraduisibles, faute de public, bonsoir à vos cadavres vivants.
Explication : un écrivain esthète, dans le genre des germanopratins
vêtus en noir ou gris anthracite, élégance métal
pour texte design, peut désormais, grâce aux générateurs
d'écriture, se prendre pour un ordinateur inspiré par
quelques démarches communes à l'art contemporain qui le
ravit : il pourra indexer, établir son texte comme une banque
de données [sans profits], un échantillonneur [sans auteur].
Il pourra en rester au catalogue inachevé des possibles d'écriture.
Le format écran et ses programmations se prêtent à
ce genre d'expérience limite mais traditionnelle. Il pourra donc
s'amuser à faire des classifications, comme ils disent -absolument
non opératoires- et ce qui paraissait une occupation chic de
nantis qui possèdent tout, pleins d'artifices, plein de trucs
littéraires à épate bourgeois germanopratins vêtus
en noir ou gris anthracite, deviendra, une fois formaté pour
l'écran, enfin créative. Du moins espérons-le sinon,
c'est à se désespérer de voir le spectacle de l'art
qui parle à l'art avec mépris du public. Créer
ce n'est pas faire, c'est donner.
Arguments technophobes
Bien sûr cet avenir sera fait de passé car on n'a pas inventé
l'HTX numérique pour que l'hypertexte existe : allez vous
coucher de bonne heure, trempez vos yeux dans Proust. Et René
Crevel ? Et Kundera ? Et Sollers ? Et Woolf ? Et Sarraute ? Etc. Et
bien oui, justement, voilà des uvres HTX disponibles
exclusivement sur format papier. Regrettable.
Recharger la création
Le dispositif numérique sur le W3 tend à effacer le contact
direct avec le livre-objet [devenu soit un gadget commercial, soit un
fétiche pour élite lettrée etc.].
La relative immatérialité numérique confère
à l'imaginaire du lecteur de nouveaux pouvoirs, et notamment
celui de se laisser entraîner dans un labyrinthe HTX.
Souhaitons-lui l'effleurage de synesthésiques caresses sur ses
films intérieurs, des rires inattendus, des pensées saugrenues,
violentes, timides qui l'ouvrent au pouvoir des mots pris dans la chair
des pixels.
Je, c'est toi
Utopie - forcément ratée - de faire passer le relais au
lecteur. Néanmoins le technoécrivain "uvre
" afin que l'auteur, ce soit Toi. Toi qui navigue dans le récit
au gré d'une attente vague. Toi qui cherches l'émotion,
la connaissance, un rêve, de l'art, une ouverture vers ton imagination,
par déclics intuitifs, alors que s'interfacent des écrans
de même que tout petit, tu tournais les pages pour accéder
à ton manège enchanté.
Présence
Evidemment, le technoécrivain est un menteur qui
raconte des histoires. Il veut réaliser ce rêve récurrent
: ne pas se prendre pour un auteur, effacer la frontière élitiste
avec le lecteur. En plus de son rôle de conteur, il se veut l'humble
concepteur d'un environnement graphique, d'une arborescence dans laquelle
tu crois circuler en toute liberté.
NB : Contrairement aux apparences, la machine à écrire
des textes autonomes, qu'on appelle textes générés
par ordinateur, ne se débarrasse pas de la présence de
leur auteur qui a constitué les différents dictionnaires
de base où le programme informatique va chercher sa matière
à écrire en direct.
P.A. : Technoécrivain aime
son lecteur
Le rôle du technoécrivain est d'activer la libido du lecteur,
de le séduire, de lui faire une ronde de charmes avec des HTX
arborescents. Et ça se passe tout en lien. Je vous passe la liane
: rien de nouveau dans le champ de la création numérique
sinon que les arbres se déployant, les chemins bifurquent à
nouveau tandis que les bits sont là pour satisfaire votre plaisir
de lectrice. Soyons allègrement un brin vulgaire, la littérature
numérique aura le droit de tout faire, la capacité de
tout dire. Cette remarque qui est, du reste, aussi peu nécessaire
que toutes les remarques précédentes et suivantes vient
de ce que les détracteurs de la techno-littérature l'imaginent
froide, minimale, répétitive ou encore branchée
donc démodée, cellulaire, trop Net.
L'auteuritarisme en mode mineur
L'HTX, ouverte, offerte, généreuse, sensible aux
pointeurs, volage, en mouvement, elle semble disparaître d'un
écran l'autre. Elle serait plus à même de traduire
non-linéairement la complexité de notre modernité
rhizomatique, de notre présent.
Lu pas lu
On oppose une lecture linéaire, logique, plate, suivant l'axe
du temps, à une lecture hypertextuelle confuse où plus
on avance, plus on se perdrait dans le dédale des possibles de
lecture. L'HTX serait instable, mutante, fatiguante à la
longue, et les meilleures plaisanteries sont les plus courtes. Sa lecture
par clic et zap ne permettrait pas le développement de la mémoire,
donc l'acquisition d'un savoir, voire même la compréhension
de l'histoire. On ne la lirait pas, on la clique. Elle serait partout,
nulle part. Ce sont des propos entendus. Sur écran, il faut réapprendre
non seulement à écrire, mais encore à lire.
Bientôt le giga confort
moderne
La linéarité imposée par l'ordre des pages a l'élégance
lisse du confort classique.
On voit les choses comme si l'écriture linéaire exprimait
la logique d'un monde où l'on impose l'ordre, où la science
et la politique guident nos certitudes, tandis que l'HTX admettrait
que les idéologies sont dangereuses et que l'humain, étant
déraisonnable, sa pensée fonctionne par affects, parfois
comme par hasard.
Ecriture visuelle
On regarde un écran, on lit un livre. L'écrit à
l'écran sera lu et regardé. L'un des nouveaux rôles
du technoécrivain est de penser à dynamiser les mots.
Il faut stimuler la rétine habituée au confort statique
de la feuille papier. Avec quelques sophistications logicielles, la
lettre peut devenir organique...
Abusons de ce genre de métaphore : on pourra dès lors
imaginer activer les mots, imprimer le son, oraliser les polices de
caractères.
Face aux préjugés de l'écriture multimédia
: lecture fragmentaire frustrante, juxtaposition déroutante de
textes/ images/ sons, interactivité obligatoire mais illusoire
- il conviendra d'apporter un soin particulier à la topographie
et à la typographie.
Topographie
Si vous avez connecté la littérature à l'ordinateur
afin de court-circuiter le réseau éditorial. Ce changement
de support modifie énergiquement les conditions de son exploitation
formelle. Ainsi le technoécrivain préoccupé par
l'ergonomie du livre donnera beaucoup -trop ?- de temps à la
gestion des hyperliens. Il élabore moins un plan, qu'une planification.
Aussi en raison de l'éventuelle complexité des rouages
et l'installation d'un embranchement de parcours offerts au lecteur,
bref, en raison du bordel ambiant, le lecteur appréciera une
série d'outils offrant une vue globale de l'hyperfiction : carte
de navigation, possibilité de retour au sommaire, index des noms,
des lieux, des thèmes, etc., cela constituant une base de données
de références disponible à tout moment.
Parcours de lecture
L'HTX tente de se débarrasser de l'auteuritarisme.
Plus encore qu'avec le support papier, l'auteur HTX doit se mettre
à la place du lecteur. Le lecteur a, selon les principes de navigation
hypertextuelle, pour plaisir de lecture de fabriquer le cyber roman
qu'il défait.
En raison de cette apparente inversion des compétences, le technoécrivain
se prendra moins pour un génie - au sens romantique du terme
- que pour un ingénieur des ponts et chaussées. Son soucis
majeur étant de [faire] programmer des chemins de lectures.
Afin d'assurer un parcours sans embûches, obstacles et autres
bogues, il se fera fin stratège en communication. De fait, nous
sommes là, au cur des rénovations formelles initiées
au début du siècle dernier avec le roman déstructuré
- appelons-le prépost-moderne à l'aube de cette manie
du modernisme. Ces rénovations formelles n'ont pas pris le dessus
sur des structures narratives rectilignes comme des autoroutes.
Bientôt
les singes Bonobos sauront lire
Avec le texte numérique, rien ne change, nous restons des animaux
domestiqués et sauvages qui ont faim de savoir, qui ont des bas
instincts, qui ont soif d'aventures virtuelles. Face à l'écran,
nous restons classiques, c'est-à-dire cathartiques, à
condition de se laisser apprivoiser, transformer.
Le vux du millénaire
Notre création littéraire est opprimée, comprimons-la.
Elle se meurt, ressuscitons-la en morceaux.
NB : ces notes sont remplies de néologismes
fumeux par excès de définition. On ne sait pas encore
s'il faut y + de , de
© , de copyleft, ou de ®
?
Fichier
retrouvé dans un Mac Performa 5200 dans les années 1997-1998.
lucie
de boutiny
pour La revue des ressources
<retour>
|
|
|