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Des rives du Canal Saint-Martin au lit du Tibre


Ecrit par Sébastien Thiery le 16/06/07

Artistes :
  • Stalker


  • Images.
    Francesco Carreri est professeur d’architecture à l’Université de Rome 3. Également membre du groupe Stalker / Observatoire Nomade, il marche depuis le 15 mars 2007, à raison d’une fois par semaine, le long du Tibre. Dans le cadre d’un travail qui s’intitule « Le Lit du fleuve », il emmène ses étudiants auprès de ceux que l’on a coutume de nommer ici les « nomades ». Bosniaques, Roumains, Kosovars, Moldaves, Bulgares, Marocains, Albanais. Et bien d’autres encore, y compris des Italiens de la catégorie des « nouveaux pauvres ». Des baraques isolées ou de véritables hameaux de fortune, des trajets de vie multiples, banals ou inimaginables. De la misère, un autre monde parfois ; de l’espoir, celui de vivre une autre vie parfois. Des femmes et des hommes qui travaillent pour beaucoup, au noir bien sûr, dans la maçonnerie souvent, construisant les immeubles qu’ils n’habiteront pas. De très nombreux enfants, près de 30% de ces « nomades », très rarement scolarisés. L’espoir de retrouver leur pays pour certains, la volonté de rester ici pour d’autres, le désir de vivre mieux pour beaucoup. Francesco Carreri et ses étudiants ont marché près de 100 km le long du fleuve ; ils ont rencontré près de 3000 personnes. Ils estiment à environ 40000 le nombre de « nomades » que compte la ville ; une large proportion de ceux-ci se trouve à l’intérieur du périphérique. Ces marcheurs associés aux artistes du groupe Stalker ont consigné des photos, des vidéos, des entretiens, des textes. Ils rendront ce matériel public, via un blog, puis dans un livre, un Atlas de l’habitation sur les rives du Tibre. Pour témoigner et rendre visible, en tout premier lieu.
    Walter Veltroni est Maire de Rome depuis 2001. Ancien député communiste, puis démocrate de gauche (PDS), il fut notamment vice-président du Conseil et Ministre des Biens culturels au sein du gouvernement de Romano Prodi. Personnalité consensuelle s’il en est, il soigne son image et celle de Rome, ville conviviale, de l’écoute, de la rencontre, et de tant d’autres vertus si modernes. La Ville a ses Nuits Blanches depuis 2003, son Festival de Cinéma, concurrent du festival de Venise, depuis 2006. La ville fait peau neuve, et ses édiles se posent par conséquent le « problème » de la présence ici-même des « nomades ». Pour y répondre, le Maire a récemment signé un « Pacte pour la sécurité » prévoyant l’aménagement de quatre « Villages de solidarité » au-delà du périphérique de la ville. Ceux-ci sont censés accueillir 5000 personnes, en priorité celles qui peuplent les 23 campements légaux de la ville. Il s’agit de sécurité, bien entendu. De sécurité pour les « nomades » aussi affirme-t-on. Il s’agit de solidarité, bien évidemment. Parce que la Ville finance ces camps, de concentration certes, mais fort coûteux. Et pour le bien de tous. Et s’il s’agissait d’esthétique aussi ? Car ces nomades ternissent peut-être l’image sucrée de cette ville moderne. Et s’il s’agissait de questions de gros sous aussi ? Car accessoirement, les espaces enfin libérés à l’intérieur du périphérique permettront à des promoteurs bien inspirés de mener quelque juteuse opération. Et de nettoyage ? Car les milliers d’autres personnes délogées de leur campement seront fatalement reconduites aux frontières.
    Paroles.
    À chaque personne rencontrée le long du Tibre, les membres de Stalker ont posé la question du désir d’être là, d’habiter ici, ou pas. Parce que ces baraques interrogent aussi les formes d’habitations contemporaines, en particulier les grands ensembles, ces bidonvilles normalisés, et a fortiori les camps, ces bidonvilles sous contrôle. Parce que l’insalubrité est un véritable problème, mais parce que la salubrité ne peut pas se payer à n’importe quel prix, en particulier à celui de la concentration ou de « l’éloignement ». Parce qu’ils travaillent ici aussi, à proximité. Parce que la situation est complexe, douloureuse ou insupportable, éventuellement heureuse aussi. Parce qu’il est quoi qu’il en soit toujours question du désir d’être là, de partager un temps, un espace, en tant qu’homme parmi d’autres hommes. Parce qu’il est fondamental de commencer par poser la question du désir, et de donner la parole aux hommes.
    Fort de ces paroles, le groupe Stalker interroge les citoyens, et les responsables politiques. N’est-ce pas contraire aux principes les plus élémentaires des droits humains de ne pas entendre ce que ces femmes et ces hommes ont à dire de leur situation, de leur désir d’être là, de leur volonté d’habiter la ville, malgré tout ? Pourquoi la presse est-elle restée muette jusqu’à ce que Francesco Carreri, il y a quelques jours, invite quelques journalistes à venir marcher avec lui. Deux ou trois papiers sont parus alors. Stalker y a notamment mis en question la radicalité extrême d’une « solution » qui globalise et nie les récits de ces femmes et de ces hommes qui habitent là. Carreri et les siens ont suggéré qu’on ne lutte pas contre la misère en luttant contre ceux qui y sont acculés. Ils ont indiqué que la question est peut-être urbaine, architecturale, et relève du domaine du logement, de l’habitat, et non pas de la sécurité que l’alibi de la « solidarité » n’adoucit pas. Ils ont mis en question un discours à peine enfoui faisant de ces gens là des barbares, des fous, des déchets, non recyclables qui plus est. Ils ont suggéré que ces femmes et ces hommes font aussi la ville, et que la ville doit pouvoir se construire, se développer, avec eux. Et que la solution des camps de concentration, cette forme de traitement carcéral de la misère, est un projet digne des plus effroyables régimes politiques qui soient.
    Présence.
    Stalker s’adresse donc aujourd’hui à ceux qui n’acceptent pas le silence de plomb, la mémoire courte et les sourires qui cachent mal le mépris ambiant. Le 21 juin, la population romaine est invitée à partager le lit du fleuve pour manifester son attachement aux principes les plus élémentaires de la dignité humaine. Non pour dire qu’il ne faut pas agir contre la misère souvent effroyable. Mais pour dire que toute action politique nécessite en amont de considérer l’homme qui partage notre monde. Et pour dire que des solutions dignes existent forcément, qu’il faut se donner les moyens politiques de les inventer, de les rendre nécessaires et donc réalisables.
    Le groupe Stalker invite les Enfants de Don Quichotte sur le lit du fleuve, notamment parce que depuis le début de l’action, les images et les mots du Canal St Martin furent présents à la conscience des membres du groupe Stalker qui vinrent à Paris au mois de janvier. Aussi parce que les énergies doivent s’agréger pour, au delà des contextes particuliers, penser l’Europe, et agir ensemble pour que demeure l’héritage juridique qui est le sien, pour que ce continent ne cesse d’incarner l’espoir d’une humanité digne.
    L’homme semble ne plus être une hypothèse nécessaire, ici comme ailleurs, et l’on sacrifie sans en avoir l’air des pans d’humanité, des femmes et des hommes jugés inaptes au monde efficace et moderne. Les Enfants de Don Quichotte se sont mobilisés contre cette insupportable idée ; l’action de Stalker est portée par la même urgence et s’inscrit dans un même chemin, qui doit se poursuivre : l’affirmation que chaque homme est un monde et mérite, pour cette raison là d’abord, d’être dignement considéré ; l’affirmation que tout geste politique qui ne pose pas d’abord la question de la dignité humaine est un geste inacceptable.
    C’est ce que réaffirmeront ensemble Francesco Carreri pour Stalker et Augustin Legrand pour les Enfants de Don Quichotte devant la presse le mardi 19 juin à 11h, via libetta 15, siège de Stalker / Observatoire Nomade à Rome. Portant la parole des « nomades », ils rappelleront notamment ce vieux proverbe touareg : « Tout ce qui est fait pour nous, sans nous, est contre nous ».
    Sébastien Thiery, 15 juin 2007, pour les Enfants de Don Quichotte.


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